Alors que le Sénégal lance l'exploitation de ses gisements de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim, la région ouest-africaine reste paradoxalement exposée à la volatilité des marchés pétroliers, notamment via le détroit d'Ormuz. Une étude de la CNUCED, relayée en mai 2026, rappelle que plusieurs économies africaines dépendent encore massivement des importations transitant par ce corridor stratégique, fragilisant leur équilibre budgétaire à chaque tension géopolitique. Cette dépendance interroge la portée réelle des nouvelles productions locales sur la souveraineté énergétique de la région.
Producteur, mais dépendant
Le paradoxe du Sénégal et de l'Afrique de l'Ouest : produire du pétrole sans maîtriser son prix à la pompe.
⛽ Raffinerie SAR de Mbao : couvre 20% des besoins
Le Sénégal exporte du pétrole brut mais importe 80% de ses produits raffinés. Les prix à la pompe suivent les cours mondiaux.
🚛 Dépendance totale aux ports de Dakar, Abidjan, Cotonou
Aucune production locale. 100% des hydrocarbures importés transitent par des corridors vulnérables.
⏱️ Chronologie pétrolière sénégalaise
Mise en service de Sangomar
Woodside Energy lance l'exploitation du champ pétrolier. Le Sénégal devient producteur de brut.
Premier GNL de Grand Tortue Ahmeyim
Projet phare de gaz naturel liquéfié, porté par BP et Kosmos Energy.
Rapport CNUCED : alerte sur la dépendance
L'Afrique de l'Ouest reste vulnérable aux tensions sur le détroit d'Ormuz.
🔍 En bref
Une dépendance qui persiste malgré l'essor des productions locales
La mise en service du champ pétrolier de Sangomar par Woodside Energy en 2024 et l'arrivée imminente du GNL de Grand Tortue Ahmeyim ont placé le Sénégal sur la carte des producteurs africains. Pourtant, comme le souligne un récent rapport de la CNUCED, cette nouvelle offre ne protège pas encore l'Afrique de l'Ouest des chocs externes. Le Sénégal lui-même, bien qu'exportateur de brut, continue d'importer des produits raffinés pour sa consommation intérieure, faute de raffinerie suffisamment performante – la SAR de Mbao ne couvre qu'une partie des besoins. Ainsi, les fluctuations des prix à la pompe restent largement dictées par les cours mondiaux.
La situation est plus criante pour les pays voisins comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger, qui n'ont aucun accès direct aux hydrocarbures et dépendent entièrement des importations via les ports de Dakar, Abidjan ou Cotonou. Or, une partie significative de ces approvisionnements provient de la région du Golfe, transitant obligatoirement par le détroit d'Ormuz – ce goulet d'étranglement où passent près de 20 % du pétrole mondial. Les tensions entre l'Iran et les États-Unis, récurrentes depuis 2025, ont déjà provoqué des pics de fret et des délais d'acheminement, rappelant la fragilité de cette chaîne logistique.
Des choix budgétaires contraints par la facture énergétique
La CNUCED estime que 65 économies vulnérables, dont plusieurs africaines, risquent de voir leur facture d'importation de carburant exploser en cas de blocus d'Ormuz. Pour ces pays, chaque dollar de hausse du baril se traduit par une dégradation des termes de l'échange et une pression accrue sur les réserves de change. Les gouvernements sont alors confrontés à un arbitrage douloureux : subventionner les carburants pour préserver le pouvoir d'achat, au détriment des investissements dans la santé ou l'éducation, ou laisser les prix s'ajuster, avec des risques sociaux.
Cette contrainte n'est pas nouvelle, mais elle prend une acuité particulière en 2026. Car si le Sénégal et la Mauritanie commencent à encaisser les premiers revenus du gaz et du pétrole, ceux-ci restent marginaux par rapport aux volumes consommés dans la sous-région. La Côte d'Ivoire, premier producteur ouest-africain avec environ 60 000 barils par jour, n'assure que 40 % de ses besoins raffinés. Le Ghana, avec ses champs de Jubilee et TEN, est dans une situation similaire. L'autosuffisance énergétique régionale semble encore lointaine.
Les leçons de la volatilité : vers une diversification des sources d'approvisionnement ?
Face à cette vulnérabilité, plusieurs États ouest-africains engagent des réflexions stratégiques. Le Sénégal, par exemple, a accéléré les discussions avec des partenaires alternatifs comme les producteurs d'Amérique latine ou d'Afrique centrale, et explore des mécanismes de stockage stratégique. L'initiative de la CEDEAO sur un marché régional de l'électricité vise aussi à réduire la dépendance au pétrole importé en favorisant les mix énergétiques locaux (solaire, hydraulique).
Mais ces solutions prennent du temps. Dans l'immédiat, le paradoxe reste entier : le Sénégal, qui s'apprête à exporter du GNL vers l'Europe, importe encore du diesel raffiné au Moyen-Orient. Cette situation illustre les limites d'une insertion dans les chaînes de valeur mondiales sans une industrialisation en aval. La construction d'une raffinerie à Dakar, plusieurs fois reportée, est à nouveau évoquée dans les milieux d'affaires, mais son coût (plusieurs milliards de dollars) et les incertitudes sur les marges de raffinage freinent les investisseurs.
Le cas du Sénégal illustre un défi plus large pour l'Afrique de l'Ouest : comment concilier l'essor de la production d'hydrocarbures avec une véritable sécurité énergétique régionale ? Tant que les capacités de raffinage et de transport interne resteront insuffisantes, la région demeurera exposée aux soubresauts géopolitiques du détroit d'Ormuz. La question dépasse désormais le seul secteur pétrolier : elle engage la souveraineté budgétaire et la capacité des États à protéger leurs populations des chocs externes.