Le Vietnam vient de mettre en service sa première centrale au GNL en décembre 2025, mais son ambitieux plan gazier 2035 accumule les retards. Ce cas éclaire les défis qui attendent les États ouest-africains, Sénégal en tête, qui misent sur leurs récentes découvertes de gaz et de pétrole pour renforcer leur souveraineté énergétique. Alors que les projets Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim avancent lentement, la question du financement et de l'appropriation locale devient centrale.
Développement gazier : le décalage
ambitions-réalités
Le Vietnam mise sur le GNL pour sa transition. L’Afrique de l’Ouest, elle, peine à concrétiser ses promesses. Deux trajectoires, un même écart.
« Le Vietnam montre qu’une compagnie publique forte peut porter des projets, mais que même avec cela, le fossé entre ambition et livraison reste grand. »
Le 14 décembre 2025, la centrale au GNL Nhon Trach 3&4, portée par la compagnie publique Petrovietnam, est entrée en exploitation commerciale. Une première dans un pays qui, avec son Plan de développement énergétique VIII révisé, prévoit d'atteindre 51 724 MW de capacité gazière d'ici 2035, dont 36 324 MW à partir de GNL importé. Pourtant, un an plus tard, la plupart des projets peinent encore à franchir le stade des approbations et des négociations contractuelles. Ce décalage entre ambitions et réalités n'est pas sans rappeler la situation en Afrique de l'Ouest.
Au Sénégal et en Mauritanie, les espoirs reposent sur le gisement gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) et le champ pétrolier Sangomar. Lancés avec des partenaires internationaux (BP, Kosmos, Woodside), ces projets symbolisent la promesse d'une transformation énergétique régionale. Mais leur mise en production effective, maintes fois repoussée, illustre les obstacles communs : complexité technique, volatilité des cours, délais de financement. En mai 2026, une alerte faisait état de l'autorisation reçue par Technip Energies pour un volet du projet, signe d'une avancée, mais le chemin reste long.
La question du financement est cruciale. Au Sénégal, une piste explorée est la mobilisation de l'épargne locale, via des instruments comme les obligations souveraines ou les fonds d'investissement dédiés, afin de réduire la dépendance aux capitaux étrangers. Ce modèle endogène, s'il réussit, pourrait offrir une alternative aux montages habituels, souvent soumis aux conditions des bailleurs. Le Vietnam, de son côté, s'appuie sur sa compagnie nationale Petrovietnam, mais les lenteurs administratives et les difficultés de contractualisation des acheteurs de GNL freinent l'essor.
L'enjeu géopolitique est double : d'une part, la concurrence des grands exportateurs de GNL (États-Unis, Qatar, Australie) qui cherchent à écouler leur production sur les marchés asiatiques et européens ; d'autre part, la nécessité pour les pays ouest-africains de négocier des contrats d'approvisionnement stables sans sacrifier leurs marges de manœuvre. Le Sénégal, qui entend réserver une partie de son gaz au marché domestique pour alimenter ses centrales électriques, doit arbitrer entre rente exportatrice et sécurité énergétique.
Les retards vietnamiens montrent que le passage du gaz naturel liquéfié à l'électricité n'est pas automatique. La construction d'infrastructures de regazéification, de transport et de distribution requiert des investissements massifs et une coordination étroite entre acteurs publics et privés. En Afrique de l'Ouest, la faiblesse des réseaux électriques et la fragmentation des marchés nationaux compliquent encore la donne. La CEDEAO promeut un marché régional de l'électricité, mais la mise en œuvre reste timide.
Par ailleurs, la chronologie sénégalo-mauritanienne s'inscrit dans un contexte où la transition énergétique mondiale pousse à considérer le gaz comme un combustible de transition. Les émissions de CO₂ du GNL sont inférieures de 40 à 50 % à celles du charbon, argument que les promoteurs mettent en avant. Toutefois, les financements internationaux se font plus sélectifs, et les projets fossiles peinent à attirer des capitaux à des conditions favorables. Là encore, l'exemple vietnamien est instructif : malgré un fort soutien politique, les centrales au GNL peinent à décoller.
L'expérience vietnamienne offre ainsi un miroir aux ambitions ouest-africaines. Elle révèle que la souveraineté énergétique ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, entre maîtrise des chaînes de valeur, financements innovants et insertion dans un marché mondial du gaz en pleine recomposition. Pour le Sénégal et ses voisins, le vrai test commence après les premières mises en production.