Au premier semestre 2026, l'Union européenne a importé 9,89 millions de tonnes de GNL russe via le projet Yamal LNG, soit une hausse de 18 % sur un an, selon Kpler. La France, la Belgique et l'Espagne arrivent en tête des acheteurs, avec des volumes respectifs de 3,6, 2,9 et 2,7 millions de tonnes. Alors que Bruxelles prépare un embargo total pour janvier 2027, cette dynamique révèle une dépendance persistante qui pourrait redessiner les équilibres énergétiques régionaux, y compris pour les producteurs émergents d'Afrique de l'Ouest comme le Sénégal et la Mauritanie.

Infographie — Gaz naturel

Les chiffres publiés par Kpler confirment un paradoxe : alors que l'Europe affiche une volonté politique de réduire ses achats de gaz russe depuis l'invasion de l'Ukraine, les volumes importés n'ont jamais été aussi élevés. Le projet Yamal LNG, contrôlé par le groupe russe Novatek, a ainsi livré une quantité record à ses clients européens. Selon l'ONG Urgewald, ces importations ont coûté jusqu'à 6 milliards d'euros aux contribuables européens, un montant qui alimente les critiques sur l'efficacité des sanctions.

La clé de cette situation réside dans la distinction entre contrats spot et contrats long terme. Depuis l'entrée en vigueur de l'interdiction des achats au comptant, chaque cargaison doit être certifiée comme relevant d'un contrat à long terme. Les volumes importés montrent que la France, la Belgique et l'Espagne ont su s'approvisionner via ces contrats, contournant ainsi l'esprit des sanctions. Les données couvrent la période avant l'embargo total prévu pour le 1er janvier 2027, ce qui pousse les États membres à sécuriser d'urgence des alternatives.

Pour l'Afrique de l'Ouest, cette fenêtre d'opportunité coïncide avec la montée en puissance de ses propres projets gaziers. En Mauritanie et au Sénégal, le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim, porté par BP et Kosmos Energy, devrait entrer en production en 2026-2027. De l'autre côté de la frontière, le Sénégal développe également le champ de Sangomar pour le pétrole, mais ses ressources gazières sont considérables. L'Europe, qui cherche à diversifier ses sources hors de Russie, pourrait devenir un client naturel pour ce GNL ouest-africain.

Cependant, cette perspective n'est pas sans conditions. Le contexte historique montre que le Sénégal explore des modèles de financement endogène pour ses projets extractifs, notamment via la mobilisation de l'épargne locale (cf. les alertes de mai 2026). Cette approche vise à préserver la souveraineté nationale face aux investisseurs étrangers. Pour que le GNL ouest-africain devienne une alternative crédible au gaz russe, il faudra que les États négocient des contrats qui leur assurent une part équitable des revenus et protègent leurs intérêts à long terme.

Le défi est donc double : d'un côté, l'UE doit accélérer sa transition énergétique tout en réduisant sa dépendance vis-à-vis de Moscou ; de l'autre, les producteurs ouest-africains doivent bâtir des infrastructures fiables et des cadres juridiques stables pour attirer les investissements sans brader leurs ressources. La rivalité entre les grands fournisseurs mondiaux – Qatar, États-Unis, Algérie – ajoute une pression concurrentielle supplémentaire. Le Sénégal et la Mauritanie, en tant que nouveaux entrants, devront faire preuve de pragmatisme et de vision stratégique.

L'Europe n'a pas encore rompu avec le gaz russe, et les mois qui viennent seront cruciaux pour préparer l'après-2027. Dans ce jeu d'échecs énergétique, les pays d'Afrique de l'Ouest disposent d'une carte importante, mais aussi d'une responsabilité : celle de transformer leurs richesses naturelles en levier de développement durable, sans reproduire les schémas de dépendance qu'ils observent aujourd'hui en Europe.