Le 19 juillet 2026, à Freetown, les chefs d'État de la CEDEAO ont signé l'accord intergouvernemental pour la construction du gazoduc Nigeria-Maroc, soit 6 000 kilomètres à travers 13 pays. Ce projet, dont les travaux doivent débuter en 2028 pour une mise en service en 2031, ambitionne d'acheminer le gaz nigérian jusqu'à l'Europe via le Maghreb. Il cristallise à la fois les espoirs d'intégration énergétique régionale et les fragilités historiques de l'Afrique de l'Ouest, entre passifs environnementaux dans le delta du Niger et mobilisation financière indispensable.

Infographie — Gaz naturel

Un projet pharaonique relancé par l'impératif énergétique

La signature de l'accord intergouvernemental du 19 juillet marque une étape décisive pour un projet qui traîne depuis les années 2010. Long de 6 000 kilomètres, le gazoduc doit relier les champs gaziers du Nigeria aux marchés européens via le Maroc et le gazoduc Maghreb-Europe (GME). Pour les treize pays traversés, l'enjeu dépasse la seule fourniture d'hydrocarbures : il s'agit de créer un corridor de développement, d'industrialisation et de sécurisation énergétique. La NNPC et l'ONHYM ont annoncé la création prochaine d'une société de projet basée à Casablanca et d'une autorité de gouvernance à Abuja, préalables à la décision finale d'investissement.

Cette relance intervient dans un contexte de tensions sur les marchés gaziers mondiaux depuis l'invasion de l'Ukraine, qui a renforcé l'attractivité des sources africaines. Mais elle s'inscrit aussi dans une dynamique régionale plus profonde. Les mois précédents ont vu émerger des initiatives d'intégration concrètes : adoption du passeport AES par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réforme de la BOAD vers un rôle accru de garantie, ou encore le Plan national de développement 2026-2030 de la Côte d'Ivoire. Le gazoduc s'insère dans cette vague, comme outil de souveraineté énergétique et de connexion des marchés ouest-africains.

Les défis environnementaux et démocratiques du delta du Niger

Mais l'ambition infrastructurelle se heurte à un passif lourd. Le 17 juillet, la Haute Cour fédérale de l'État de Bayelsa a rejeté le recours d'un monarque local contre Shell, qui réclamait la réparation des dégâts environnementaux avant la cession de ses actifs terrestres. Le juge a estimé les accusations prescrites, une décision que Shell a saluée en attribuant la pollution aux vols et sabotages. Pourtant, une enquête de 2023 estimait à 10,5 milliards d'euros le coût de la dépollution du delta. Ce contentieux illustre le risque de « malédiction des ressources » : sans gouvernance environnementale robuste, le boom gazier pourrait perpétuer les injustices subies par les communautés riveraines.

Le choix du Nigeria comme pivot du gazoduc rend cette problématique centrale. Le pays est le premier producteur de pétrole d'Afrique, mais aussi l'un des plus pollués. Le gazoduc, en valorisant le gaz associé au pétrole, pourrait réduire le torchage, mais seulement si les opérateurs sont contraints à des standards stricts. L'absence de mécanisme de responsabilité dans l'accord intergouvernemental suscite des interrogations. Les ONG locales redoutent une répétition du passé, où les grandes infrastructures ont surtout bénéficié aux élites et aux multinationales.

Un financement colossal et des acteurs multiples

Le coût du projet est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars, et sa viabilité dépend de la capacité à mobiliser des investisseurs privés et publics. La société de projet basée à Casablanca devra convaincre les bailleurs internationaux, malgré les risques sécuritaires dans le Sahel et la volatilité des prix du gaz. Le Maroc, qui ambitionne de devenir un hub énergétique, apporte son savoir-faire et ses liens avec l'Europe. Le Nigeria, lui, voit dans ce gazoduc un débouché pour son gaz, dont l'exploitation est freinée par l'absence d'infrastructures.

L'accord de Freetown prévoit une gouvernance partagée entre Abuja et Casablanca, mais la répartition des bénéfices entre les treize États de transit reste floue. Les pays du Sahel, qui manquent cruellement d'énergie, espèrent des raccordements locaux. Mais le calendrier (2028-2031) est serré, et la stabilité politique de certains États fragiles n'est pas garantie.

Une intégration régionale en accélération

Le gazoduc s'inscrit dans une tendance plus large de réintégration économique ouest-africaine, portée par des acteurs variés. La CEDEAO, malgré les tensions avec l'AES, cherche à démontrer son utilité. Le Maroc, membre de l'Union africaine mais pas de la CEDEAO, utilise ce projet pour renforcer ses liens avec l'Afrique subsaharienne. Pendant ce temps, les initiatives bilatérales se multiplient : le port sec de Ouagadougou, le PND ivoirien, ou les réformes de la BOAD. Ce maillage d'infrastructures, si abouti, pourrait transformer les économies ouest-africaines encore dominées par les matières premières.

Le gazoduc Nigeria-Maroc n'est pas qu'un tuyau : c'est un test de la capacité de l'Afrique de l'Ouest à conjuguer ambition infrastructurelle, justice environnementale et coopération politique. Sa réalisation conditionne, en partie, la crédibilité de l'intégration régionale. Mais elle dépendra aussi de la résolution des contentieux hérités du pétrole et de la confiance des communautés locales. L'horizon 2031 semble lointain : d'ici là, le projet devra prouver qu'il n'est pas une simple promesse de plus.