Une installation de traitement de gaz longtemps attendue, située sur le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) à la frontière maritime du Sénégal et de la Mauritanie, a signé un accord avec la société parapublique nigériane de transport de gaz pour alimenter le réseau national du Nigeria. Ce contrat, dont les détails financiers restent confidentiels, marque une étape décisive dans la mise en valeur des ressources gazières de la région et pose les jalons d'une intégration énergétique régionale sans précédent. Il intervient dans un contexte où d'autres filières extractives ouest-africaines, notamment l'uranium au Niger, connaissent des difficultés, soulignant la divergence des trajectoires entre les États côtiers et sahéliens.

Infographie — Gaz naturel

Une infrastructure clef enfin opérationnelle

Le terminal de GTA, développé par BP et ses partenaires (Kosmos Energy, Petrosen, SMH), a connu des retards techniques et budgétaires depuis le début de la décennie. L'accord avec la Nigeria Midstream and Downstream Petroleum Regulatory Authority (NMDPRA) ouvre une nouvelle voie de commercialisation : au lieu d'exporter uniquement du gaz naturel liquéfié (GNL) vers les marchés mondiaux, une partie de la production sera injectée dans le réseau gazier nigérian, reliant directement la péninsule de Dakar à l'immense marché intérieur du Nigeria. Ce basculement stratégique répond à la fois à la saturation de l'offre de GNL sur les marchés asiatiques et européens et à la volonté des gouvernements sénégalais et mauritanien de sécuriser des débouchés stables.

Un levier de souveraineté énergétique pour le Sénégal et la Mauritanie

Pour Dakar et Nouakchott, ce contrat représente une double opportunité. D'une part, il garantit des revenus fiscaux et des royalties prévisibles, alors que les fluctuations des cours du GNL fragilisent les budgets nationaux. D'autre part, il renforce leur autonomie énergétique en s'intégrant dans un réseau régional piloté par Abuja. Le Nigeria, déjà premier producteur de pétrole d'Afrique, se positionne comme le hub gazier de l'Afrique de l'Ouest, capable d'absorber la production des petits producteurs émergents. Cette complémentarité pourrait amorcer une dynamique de coopération inédite, loin des rivalités traditionnelles.

Un contraste frappant avec le secteur de l'uranium au Niger

L'annonce de ce contrat gazier intervient alors que le Niger, voisin sahélien du Sénégal et de la Mauritanie, traverse une zone de turbulences dans son secteur minier. Comme le rappelaient les alertes de mai 2026, le projet d'uranium Dasa de Global Atomic a vu ses premières livraisons reportées à 2028, tandis que des mouvements sociaux ont éclaté dans la région de Tillabéri. La comparaison est instructive : alors que le gaz sénégalo-mauritanien profite de la stabilité relative des côtes atlantiques, les ressources du Sahel pâtissent de l'insécurité et des tensions politiques. Ce contraste pourrait accentuer la divergence économique entre les deux sous-régions.

Les enjeux géopolitiques d'une interconnexion gazière

Au-delà de l'aspect commercial, cet accord soulève des questions géopolitiques. Le Nigeria, en s'assurant un approvisionnement supplémentaire par le GTA, réduit sa dépendance aux importations de GNL et renforce son rôle de pivot énergétique ouest-africain. Pour la Mauritanie et le Sénégal, c'est une forme de pari : miser sur un partenariat avec Abuja plutôt que de développer seuls leurs exportations de GNL. Ce choix pourrait influencer les équilibres régionaux, notamment vis-à-vis de la CEDEAO et de l'Union africaine, qui promeuvent l'intégration des réseaux énergétiques.

Perspectives : vers un marché régional du gaz ?

Ce contrat pourrait préfigurer la création d'un marché régional du gaz en Afrique de l'Ouest, alimenté par les réserves du Sénégal, de la Mauritanie et du Nigeria. Les infrastructures de transport existantes (gazoduc ouest-africain) pourraient être étendues pour connecter d'autres pays comme le Ghana ou la Côte d'Ivoire. Toutefois, la viabilité à long terme dépendra de la stabilité politique et de la capacité des États à harmoniser leurs cadres réglementaires. L'accord entre GTA et NMDPRA est un premier pas, mais il reste à concrétiser sur le plan opérationnel.

Ce nouvel accord gazier entre la façade atlantique et le Nigeria illustre une tendance plus large de recomposition des flux énergétiques en Afrique de l'Ouest, où les ressources ne sont plus seulement exportées hors du continent mais commencent à alimenter une solidarité régionale. Reste à savoir si cette dynamique pourra s'étendre aux États sahéliens, dont les richesses minières, comme l'uranium, peinent à trouver leur place dans ce nouveau puzzle énergétique.