Le 8 juillet, l'État ivoirien, la Banque mondiale et Eni ont scellé un protocole d’accord pour élaborer le futur plan directeur gazier du pays. Ce Gas Master Plan vise à structurer les infrastructures de transport, stockage et distribution du gaz naturel, tandis que le champ Baleine entre dans sa troisième phase d’investissement. À l’heure où la CEDEAO cherche à consolider son intégration économique et énergétique, ce projet pourrait redéfinir les équilibres régionaux.

Infographie — Gaz naturel

Un gaz ivoirien en pleine expansion

L’annonce arrive quelques semaines après la décision finale d’investissement pour la troisième phase du projet Baleine, prise en mai dernier par Eni, Petroci et Vitol. Avec un budget d’environ 4 milliards de dollars, cette étape doit porter la production pétrolière de 60 000 à 150 000 barils par jour et la production gazière de 80 à 200 millions de pieds cubes par jour, d’ici 2028-2029. Le plan directeur gazier vient donc en appui à cette montée en cadence : il s’agit de préparer le réseau aval – transport, stockage, distribution – pour absorber et valoriser ce gaz, jusqu’ici en partie réinjecté ou brûlé.

Le rôle pivot de la Banque mondiale

La Banque mondiale, via son projet PRIME-GAS, concentrera son appui sur les segments midstream et downstream. Ousmane Diagana, vice-président pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, a souligné l’ambition de doter le pays d’« une feuille de route rigoureuse ». Ce soutien technique s’inscrit dans une stratégie plus large de la Banque mondiale en Afrique de l’Ouest, où l’électrification et la transition énergétique sont des priorités. En Côte d’Ivoire, le gaz naturel est vu comme un énergie de transition, permettant de remplacer le fioul lourd dans les centrales thermiques, tout en alimentant les industries locales.

Des implications régionales et géopolitiques

Le développement gazier ivoirien ne peut être isolé du contexte ouest-africain. Le port de Lomé, identifié comme hub logistique clé, a traité plus de 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024 et pourrait servir de plateforme d’exportation pour le gaz ivoirien, ou approvisionner les centrales thermiques du Togo, encore très dépendantes du gaz. Parallèlement, la Guinée poursuit le développement du barrage de Souapiti, avec un programme de formation d’ingénieurs lancé récemment, témoignant d’une concurrence entre sources d’énergie (hydroélectricité vs gaz) dans la région.

La question de la souveraineté énergétique

Le partenariat avec Eni, compagnie italienne, et Vitol, trader indépendant, pose la question de la maîtrise nationale des ressources. Si l’État ivoirien assure le pilotage stratégique via Petroci, la participation des majors étrangères reste prépondérante. Cela fait écho au débat récurrent en Afrique de l’Ouest sur la souveraineté énergétique : comment les États peuvent-ils capter une part plus importante de la valeur ajoutée, tout en attirant les investissements nécessaires ? Le pacte d’avenir en six piliers de la CEDEAO, dévoilé en mai dernier, inclut des objectifs d’intégration et de sécurisation énergétique, mais les mécanismes concrets restent à définir.

Un timing stratégique

L’annonce du Gas Master Plan intervient dans un contexte de flambée des cours de l’or, qui pourrait détourner une partie des investissements miniers, mais aussi de tensions sur le marché pétrolier mondial. Le gaz, moins volatile, offre une alternative stable pour les finances publiques ivoiriennes. La troisième phase de Baleine pourrait générer des recettes fiscales supplémentaires significatives, à condition que les infrastructures aval soient opérationnelles. Le plan directeur vise à éviter un goulot d’étranglement logistique, comme cela a pu être observé dans d’autres pays producteurs africains.

Au-delà de la Côte d’Ivoire, ce plan gazier interroge le modèle énergétique de l’Afrique de l’Ouest : entre hydroélectricité guinéenne, gaz ivoirien et thermique togolais, la région cherche un équilibre. La réussite de ce Gas Master Plan pourrait servir de précédent pour d’autres pays, mais aussi renforcer la dépendance au gaz dans un monde qui s’oriente vers les renouvelables. La question reste ouverte : le gaz sera-t-il un levier de souveraineté ou un nouveau vecteur de dépendance ?