Eni a annoncé le 3 juillet une troisième phase de développement du champ pétrolier Baleine, au large de la Côte d'Ivoire. L'investissement de 4 milliards de dollars portera la production totale à 150 000 barils par jour d'ici 2028, contre 20 000 lors du démarrage en août 2023. Cette accélération, sur fond de mise en production de Sangomar au Sénégal, interroge la capacité des États ouest-africains à transformer leurs ressources en levier de développement.
Baleine : la troisième phase qui redessine la carte pétrolière
Eni accélère au large de la Côte d’Ivoire. Avec 4 milliards $ d’investissement, le champ Baleine passe de 20 000 à 150 000 barils/jour d’ici 2028. Une montée en puissance record qui interroge la transformation des ressources en levier de développement.
Montée en puissance du champ Baleine
Opérateurs et partenaires
Contexte macroéconomique ivoirien
En bref
Le contraste est saisissant. En moins de trois ans, la Côte d'Ivoire est passée d'une production modeste à un niveau qui la place parmi les producteurs significatifs du golfe de Guinée. Le champ Baleine, opéré par l'italien Eni aux côtés de la nationale Petroci, du trader Vitol et depuis peu du pétrolier public azerbaïdjanais SOCAR, a vu sa capacité multipliée par sept. La troisième phase, validée en mai par une décision finale d'investissement, repose sur un nouveau FPSO pouvant traiter 90 000 barils par jour et 160 millions de pieds cubes de gaz.
Une stratégie de montée en puissance rapide
Ce qui distingue Baleine des autres projets récents en Afrique de l'Ouest est la rapidité de sa mise en œuvre : première production en août 2023, première phase à 20 000 b/j, seconde à 60 000 b/j, et désormais cap sur 150 000 b/j. Ce rythme, inhabituel dans un secteur souvent marqué par des retards, reflète la volonté d'Eni de maximiser la valeur du gisement tout en répondant à la demande croissante d'électricité en Côte d'Ivoire. L'ensemble du gaz produit sera en effet dédié au marché intérieur pour alimenter les centrales thermiques et l'industrie.
Un modèle de souveraineté partagée ?
La montée en puissance de Baleine ne se fait pas sans questions. L'actionnariat mêle acteurs publics ivoiriens, majors européennes et négociants suisses, tandis que l'entrée de SOCAR illustre l'intérêt des pays producteurs traditionnels pour la région. Pour Abidjan, l'enjeu est d'équilibrer les recettes fiscales, le contrôle des ressources et l'attractivité pour les investisseurs. Le précédent ghanéen, où la production de Jubilee a dopé la croissance sans transformer structurellement l'économie, sert de repoussoir.
Contexte régional : une compétition accélérée
Alors que le Sénégal a inauguré sa production à Sangomar en juin 2024, la Côte d'Ivoire consolide son avance. La perspective d'une production régionale combinée pourrait modifier les équilibres au sein de la CEDEAO, où les pays producteurs (Nigeria, Ghana, Côte d'Ivoire, Sénégal) pèsent de plus en plus dans les débats sur l'intégration énergétique. Le Pacte d'avenir dévoilé en mai 2026 par la Commission de la CEDEAO, évoquant un marché régional de l'électricité, prend tout son sens.
La question des infrastructures et de la gouvernance
L'expansion rapide pose aussi la question des capacités de raffinage et de transport. La Côte d'Ivoire dispose de la raffinerie SIR, mais sa production dépasse déjà ses besoins domestiques. L'exportation du brut vers les marchés asiatiques et européens reste la voie naturelle, mais expose le pays aux fluctuations des cours. Par ailleurs, la transparence des contrats pétroliers, souvent critiquée dans la région, sera scrutée. La présence de Vitol et SOCAR, deux acteurs aux pratiques contrastées, alimente les débats sur la gestion des revenus.
La troisième phase de Baleine n'est pas un simple ajout de capacité : elle cristallise les ambitions ivoiriennes de devenir un hub pétrolier régional, tout en posant les jalons d'une transition énergétique encore balbutiante. Le modèle ivoirien, mêlant rapidité d'exécution et diversification des partenaires, pourrait inspirer d'autres pays de la zone, à commencer par le Sénégal avec son champ Sangomar. Mais la durabilité de ce modèle dépendra de la capacité des institutions à transformer les barils en bien-être pour les populations.
L'annonce d'Eni intervient dans un contexte de recomposition du secteur extractif ouest-africain, où les découvertes récentes (Sangomar, Baleine, mais aussi le bassin de la Volta) pourraient faire émerger une nouvelle génération de producteurs. La question centrale reste la même : ces ressources permettront-elles de réduire la vulnérabilité énergétique de la région, ou reproduiront-elles les schémas de dépendance qui ont marqué l'histoire pétrolière du continent ?