Alors que les États-Unis annoncent leur intention de fournir du gaz naturel liquéfié (GNL) aux pays de l'ASEAN, les projets gaziers du Sénégal et de la Mauritanie entrent dans une nouvelle phase concurrentielle. Cette initiative, dévoilée le 10 juin 2026 à Hanoï par le sous-secrétaire d'État Christopher Landau, illustre la course aux marchés asiatiques et pose avec acuité la question du positionnement des jeunes producteurs ouest-africains. En parallèle, les premières extractions du champ Sangomar (Sénégal) et l'avancement du projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA, Sénégal-Mauritanie) changent la donne énergétique régionale, mais exposent ces États à une concurrence accrue de la part des grands exportateurs historiques.

Infographie — Gaz naturel

Depuis le début de l'année 2026, la région sahélienne côtière est entrée dans une phase cruciale de son développement pétrogazier. Le champ Sangomar, opéré par Woodside, a débuté sa production en juin 2025, tandis que le mégaprojet gazier Grand Tortue Ahmeyim, porté par BP et Kosmos Energy, connaît désormais une montée en cadence. Ces deux actifs devaient offrir au Sénégal et à la Mauritanie une manne financière et une souveraineté énergétique renforcée. Cependant, l'annonce américaine du 10 juin 2026 vient rappeler que l'essor de ces projets s'inscrit dans un marché mondial du GNL de plus en plus concurrentiel, où les États-Unis – déjà devenus le premier exportateur mondial de GNL – cherchent à verrouiller de nouveaux débouchés en Asie du Sud-Est.

Une concurrence frontale sur les marchés asiatiques

La déclaration de Christopher Landau lors du forum de Hanoï confirme une tendance déjà perceptible : les États-Unis multiplient les accords d'approvisionnement en GNL et en GPL avec les pays de l'ASEAN, une région où la demande énergétique croît rapidement. Pour le Sénégal et la Mauritanie, qui espéraient écouler une partie de leur production vers l'Asie – notamment via des contrats spot ou à long terme – cette offensive américaine réduit leur marge de manœuvre. Les volumes américains, souvent proposés avec des conditions de prix et de logistique avantageuses, risquent de capter une partie de la demande qui aurait pu être adressée aux producteurs africains. Cela intervient alors que les projets ouest-africains peinent encore à sécuriser des contrats fermes avec les grands acheteurs asiatiques, en raison de coûts de production relativement élevés et d'une réputation de fiabilité à construire.

Des enjeux de souveraineté énergétique à nuancer

Dans ce contexte, la notion de souveraineté énergétique régionale doit être examinée avec nuance. D'un côté, la mise en production des champs sénégalo-mauritaniens permet aux deux États de réduire leur dépendance aux importations de produits pétroliers et d'envisager des usines locales de traitement du gaz (comme la barge FLNG de GTA). De l'autre, la concurrence mondiale freine l'émergence d'une filière d'exportation rentable. Les discussions sur un modèle de financement endogène – évoquées dans la presse sénégalaise en mai 2026, notamment via la mobilisation de l'épargne locale – reflètent la volonté de préserver une partie de la valeur ajoutée, mais elles ne suffisent pas à protéger les projets des fluctuations du marché global.

La dimension géopolitique des partenariats

La déclaration de Landau comporte également un volet géopolitique non négligeable. En liant explicitement l'offre énergétique à une coopération en matière de technologies de l'information et de sécurité maritime (mer de Chine méridionale), les États-Unis transforment leurs exportations de GNL en instrument d'influence. Pour le Sénégal et la Mauritanie, cela pose la question des partenaires stratégiques. Jusqu'ici, les deux pays ont diversifié leurs investisseurs : compagnies américaines (Kosmos), européennes (BP, TotalEnergies) et asiatiques (Woodside, Petronas). Mais l'offensive américaine pourrait inciter les États ouest-africains à renforcer leurs liens avec d'autres blocs (Chine, Russie, pays du Golfe) pour maintenir un équilibre.

Un impact immédiat limité mais une pression à long terme

À court terme, l'impact direct de l'annonce américaine sur les recettes gazières du Sénégal et de la Mauritanie est faible : leurs exportations n'ont pas encore atteint les volumes nécessaires pour concurrencer les géants comme le Qatar ou les États-Unis. En 2025, le Sénégal a exporté ses premières cargaisons de pétrole, mais le gaz de GTA n'est attendu qu'à partir de 2027 ou 2028. Cependant, la dynamique est claire : les États-Unis cherchent à occuper le terrain en Asie avant que les producteurs africains n'aient pu s'y implanter solidement. Cela pourrait contraindre les États ouest-africains à se tourner davantage vers le marché intérieur ou régional (Cédéao) pour écouler leur production, ce qui nécessiterait des investissements dans les infrastructures de distribution (gazoducs, centrales électriques) et des réformes tarifaires.

L'épineuse question de la valorisation locale

Les articles d'avril-mai 2026 mentionnaient déjà les efforts du Sénégal pour mobiliser l'épargne nationale dans le financement des projets gaziers. Cette approche, visant à limiter la dépendance aux capitaux étrangers, prend tout son sens face à la concurrence américaine. Valoriser le gaz localement – pour la production d'électricité, d'engrais ou de produits pétrochimiques – permettrait de sécuriser une partie des revenus et de renforcer la souveraineté énergétique. Mais cela implique des choix politiques lourds : subventionner les prix pour les consommateurs locaux, attirer des industries lourdes, et gérer les tensions entre exportation et consommation interne. La Mauritanie, de son côté, mise sur un fonds souverain pour lisser les recettes, mais reste confrontée à sa faible capacité d'absorption locale.

L'initiative américaine en Asie du Sud-Est n'est que le dernier exemple en date d'une reconfiguration des marchés gaziers mondiaux, où l'abondance de l'offre – portée par les États-Unis, le Qatar, la Russie, bientôt l'Afrique de l'Est et l'Amérique latine – force les nouveaux entrants à se différencier. Pour le Sénégal et la Mauritanie, l'enjeu n'est plus seulement de produire, mais de trouver des débouchés stables et de construire une souveraineté énergétique qui ne soit pas qu'un slogan. La question reste ouverte : ces États sauront-ils naviguer entre la pression des grands exportateurs et les attentes de leurs populations, tout en gardant la maîtrise de leurs ressources ?