En ce mois de mai 2026, le Maroc intensifie ses démarches pour le Gazoduc Africain Atlantique (AAGP), avec une série de rencontres à Washington visant à sécuriser l'appui d'institutions clés. Ce corridor gazier, qui doit relier le Nigeria à l'Europe via les côtes ouest-africaines, n'est pas qu'un simple projet d'infrastructure : il cristallise les ambitions de souveraineté énergétique régionale, les stratégies d'influence des grandes puissances et les espoirs de développement industriel pour les États de la Cedeao.
Gazoduc Nigeria-Maroc
Accélération diplomatique à Washington • Souveraineté énergétique ouest-africaine • Enjeux Europe-Russie
ONHYM (Amina Benkhadra)
Partenariat historique
Alternative au gaz russe
Appui institutionnel
Futurs exportateurs
Développement industriel
post-Ukraine
Un projet qui s’accélère dans un contexte géopolitique tendu
Les avancées récentes du projet AAGP ne sont pas anodines. Alors que la guerre en Ukraine a profondément rebattu les cartes de la sécurité énergétique européenne, la demande de gaz naturel liquéfié (GNL) et de gazoducs alternatifs s’est accrue. Le corridor atlantique, porté par le Maroc et le Nigeria, apparaît comme une réponse crédible à la dépendance européenne au gaz russe. Mais il s’inscrit aussi dans une dynamique africaine : plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Sénégal et la Mauritanie avec le projet Grand Tortue Ahmeyim, s’apprêtent à devenir exportateurs majeurs. L’AAGP pourrait mutualiser ces ressources, créant un maillage énergétique régional inédit.
Des rencontres stratégiques à Washington : le rôle des États-Unis
La mission menée par Amina Benkhadra, directrice générale de l’ONHYM, du 5 au 8 mai 2026, ne s’est pas limitée à des échanges de courtoisie. En rencontrant le Département de l’énergie, le Département d’État, la Maison Blanche, la Banque mondiale et des think tanks influents, le Maroc cherche à verrouiller un appui politique et financier américain. L’implication de la U.S. International Development Finance Corporation (DFC) pourrait ouvrir la voie à un financement concessionnel, tandis que l’expertise technique américaine renforce la crédibilité du projet. Cette démarche révèle aussi une compétition d’influence : les États-Unis voient dans ce gazoduc un moyen de contenir l’influence russe et chinoise dans le golfe de Guinée, tout en sécurisant leurs approvisionnements futurs.
Les défis de l’intégration régionale et de la souveraineté énergétique
Au-delà des enjeux globaux, le projet AAGP interroge la capacité des États ouest-africains à transformer leurs ressources en levier de développement. L’adoption d’un accord intergouvernemental (IGA) entre les pays de la Cedeao visant à encadrer la gouvernance du gazoduc est une étape cruciale. Elle implique une harmonisation fiscale, réglementaire et sécuritaire rarement réalisée dans la région. Si elle aboutit, cette gouvernance partagée pourrait servir de modèle pour d’autres infrastructures régionales (électricité, transport). Mais elle se heurte à des intérêts divergents : le Nigeria, géant gazier, veut conserver une part de la valeur ajoutée ; le Maroc, hub énergétique, cherche à capter les flux vers l’Europe ; les petits États côtiers (Bénin, Togo, Ghana) espèrent des retombées locales en matière d’électrification et d’industrialisation.
Des retombées économiques attendues, mais conditionnées
Le gazoduc promet des revenus significatifs pour les États traversés, via des droits de transit et des redevances. Pour le Sénégal et la Mauritanie, qui démarrent leur production gazière, l’AAGP offre un débouché supplémentaire au-delà du GNL. Mais ces promesses sont conditionnées à un financement massif : le coût du projet est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. La décision d’investissement final, attendue fin 2026, dépendra de la capacité des promoteurs à réunir des fonds publics et privés. Par ailleurs, la concurrence avec d’autres routes (projet de gazoduc transsaharien, GNL nigérian) et la volatilité des prix du gaz ajoutent une incertitude. Les investisseurs regardent avec attention la stabilité politique des pays traversés et la solidité des engagements contractuels.
L’accélération du projet AAGP en mai 2026 illustre une tendance lourde : l’Afrique de l’Ouest est en train de devenir un maillon clé de la géopolitique énergétique mondiale. Mais la réussite de ce corridor ne dépendra pas seulement de ses aspects techniques et financiers. Elle reposera sur la capacité des États à construire une vision collective de leur avenir énergétique, au-delà des intérêts nationaux immédiats. L’horizon 2031 paraît lointain, mais chaque étape franchie réduit la marge d’erreur.


