Le gouvernement ivoirien intensifie ses efforts pour attirer les capitaux locaux vers le secteur minier, traditionnellement dominé par des financements étrangers. Lors d’une rencontre le 9 juin 2026, le ministre Mamadou Sangafowa-Coulibaly a insisté sur le rôle de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) comme levier de mobilisation de l’épargne régionale. Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la Politique intégrée des ressources minérales et de l’énergie (PIRME), adoptée en décembre 2025, qui vise à faire des mines un moteur de transformation économique et non plus une simple activité extractive.

Infographie — Or · Gouvernance

Un changement de paradigme dans le financement minier

L’industrie minière ivoirienne a connu une croissance spectaculaire ces dernières années, portée par l’or, le manganèse et le nickel. Pourtant, ce dynamisme repose presque exclusivement sur des capitaux étrangers. Le ministre Sangafowa-Coulibaly a pointé du doigt cette dépendance lors de son discours du 9 juin : « De nombreux opérateurs locaux continuent de rencontrer des difficultés d’accès au financement malgré les performances du secteur. » Ce constat n’est pas nouveau, mais la réponse proposée l’est : orienter l’épargne régionale vers le secteur extractif via le marché financier.

La BRVM, dont la capitalisation boursière dépasse désormais 15 800 milliards de francs CFA (mai 2026), offre une plateforme crédible. L’idée est de permettre aux investisseurs ivoiriens – particuliers, institutionnels ou entreprises – d’entrer au capital de projets miniers ou de sociétés de services. La Banque d’appui et de promotion (BAF) de la BRVM, partenaire de l’événement, a présenté des mécanismes adaptés, comme des lignes de crédit dédiées ou des introductions en bourse de PME minières. Ce faisant, Abidjan cherche à concilier deux objectifs : réduire la fuite des profits vers l’étranger et renforcer le contenu local.

La PIRME comme cadre structurant

Adoptée en décembre 2025, la PIRME constitue le socle de cette nouvelle ambition. Elle ne se limite pas à la finance : elle prévoit un arsenal de mesures pour intégrer les nationaux dans toute la chaîne de valeur – de l’exploration à la transformation. Le ministre l’a rappelé : « Plus qu’une simple activité extractive, le secteur minier doit devenir un moteur de transformation économique, d’industrialisation, de création d’emplois et de développement social. » La PIRME impose notamment des clauses de contenu local renforcées dans les conventions minières et encourage la création d’entreprises locales de sous-traitance.

Cette politique s’inscrit dans un mouvement régional plus large. Plusieurs États de l’UEMOA (Mali, Burkina Faso, Sénégal) cherchent à accroître leur souveraineté sur les ressources minières, mais la Côte d’Ivoire se distingue par sa volonté d’utiliser le marché financier régional comme outil de redistribution. La BRVM, bourse commune à huit pays, offre en effet un bassin d’épargne transfrontalier qui pourrait amplifier l’impact de la mesure. Si elle réussit, Abidjan pourrait devenir un modèle de financement endogène du secteur extractif en Afrique de l’Ouest.

Des défis de taille à surmonter

Reste que le chemin est semé d’embûches. Le secteur minier ivoirien est historiquement opaque, avec des asymétries d’information qui freinent les petits investisseurs. De plus, les grands groupes étrangers (miniers juniors, majors) qui contrôlent les actifs pourraient résister à une dilution de leur contrôle. Le gouvernement devra aussi convaincre les Ivoiriens de placer leur épargne dans un secteur perçu comme risqué – volatilité des cours de l’or, aléas géologiques, insécurité dans certaines zones. Le partenariat avec la BRVM et la BAF vise à rassurer en offrant des produits financiers sécurisés et une transparence accrue.

Un autre défi est la capacité d’absorption des opérateurs locaux. Peu d’entreprises ivoiriennes disposent de l’expertise technique pour investir dans l’exploration ou l’exploitation minière. Le ministre a évoqué des programmes de renforcement des capacités, mais leur mise en œuvre prendra du temps. En attendant, l’essentiel des capitaux locaux pourrait se concentrer sur des activités de services (transport, restauration, sécurité) plutôt que sur la détention de parts dans les mines elles-mêmes.

Un signal fort pour la souveraineté économique

Au-delà des aspects financiers, cette initiative révèle une ambition politique : faire du secteur minier un pilier de la souveraineté économique ivoirienne. En mobilisant l’épargne nationale et régionale, l’État espère réduire la dépendance aux financements extérieurs et aux conditionnalités qui les accompagnent. Cela rejoint une tendance continentale : la montée du « nationalisme des ressources », où les États africains cherchent à capter davantage de valeur ajoutée et à contrôler leurs richesses.

L’événement s’est tenu en marge d’une séance de la BRVM qui restait positive (indice BRVM Composite en hausse de 0,40 % le 19 mai 2026). La bourse régionale semble donc offrir un contexte favorable. Mais le vrai test viendra de la capacité du gouvernement à transformer les intentions en actes concrets : listings d’entreprises minières, émissions obligataires dédiées, fonds d’investissement Minier. La réunion du 9 juin n’était qu’une première pierre ; l’édifice reste à bâtir.

La volonté affichée par Abidjan de faire de la BRVM un outil de financement local du secteur minier s’inscrit dans une évolution plus large du capitalisme ouest-africain, où les marchés financiers régionaux cherchent à capter l’épargne des classes moyennes pour la rediriger vers des secteurs stratégiques. La Côte d’Ivoire, première économie de l’UEMOA, joue ici un rôle de laboratoire. Si le pari réussit, il pourrait inspirer d’autres États de la région à suivre la même voie, renforçant ainsi l’intégration financière et la souveraineté économique collective.