Le débat sur le franc CFA connaît un nouveau rebondissement avec l'intervention de Lionel Zinsou, qui qualifie de « masochisme monétaire » les velléités de supprimer la garantie de convertibilité assurée par le Trésor français. Cette sortie intervient alors que les nouvelles autorités sénégalaises et maliennes, ainsi que les juntes sahéliennes, poussent pour une rupture plus nette avec l'héritage monétaire post-colonial. La prise de position de l'ancien chef du gouvernement béninois, banquier d'affaires respecté, ravive une ligne de fractures entre impératifs de stabilité et aspirations souverainistes.
« Masochisme monétaire » : la charge Zinsou
L'ancien Premier ministre bénin relance le débat entre stabilité technique et souveraineté politique.
« Se passer de la garantie française relèverait d'un masochisme monétaire »
En échange du dépôt de réserves de change au Trésor français, Paris garantit une convertibilité illimitée à taux fixe avec l'euro. Pilier central maintenu depuis 2019.
La réforme de 2019 a supprimé l'obligation de centralisation des réserves et rebaptisé la monnaie « éco » pour l'UEMOA — sans toucher au mécanisme de garantie.
Nouvelles autorités sénégalaises, maliennes et juntes sahéliennes poussent pour une rupture nette. Zinsou impose une lecture technique face aux aspirations souverainistes.
Part des réserves de change centralisées
Mécanisme historique : la moitié des réserves des pays de l'UEMOA est déposée au Trésor français en échange de la garantie de convertibilité. Un ratio qui cristallise les critiques souverainistes.
Les acteurs du débat
Exportations : 4,2 milliards USD (Banque mondiale) • Solde budgétaire : -2,9% du PIB (FMI)
Chronologie du débat monétaire
Réforme « éco » de l'UEMOA
Suppression de l'obligation de centralisation des réserves, rebaptisation en « éco ». Le mécanisme de garantie de convertibilité par le Trésor français reste inchangé.
Nouvelles tensions souverainistes
Sénégal, Mali et juntes sahéliennes accélèrent les discussions pour une rupture monétaire. Lionel Zinsou qualifie ces velléités de « masochisme monétaire ».
Débat relancé : stabilité vs souveraineté
La charge de Zinsou ravive la ligne de fracture entre impératifs techniques de stabilité monétaire et aspirations politiques à la souveraineté économique.
Lionel Zinsou n'est pas un inconnu dans le cercle restreint des décideurs économiques ouest-africains. Ancien Premier ministre du Bénin et figure de la finance parisienne, il a remis le franc CFA au cœur des discussions lors d'une intervention relayée par la presse sénégalaise. En qualifiant de « masochisme monétaire » toute tentative de se passer de la garantie française, il ne se contente pas de défendre le statu quo : il impose une lecture technique là où le débat s'était déplacé sur le terrain politique.
Cette lecture technique repose sur un mécanisme bien connu. En échange du dépôt d'une partie des réserves de change auprès du Trésor français, Paris garantit la convertibilité illimitée du franc CFA à taux fixe avec l'euro. La réforme de 2019, censée moderniser l'architecture en supprimant l'obligation de centralisation des réserves et en rebaptisant la monnaie « éco » pour l'UEMOA, n'a pas modifié ce pilier central. Pour Zinsou, ce dispositif n'est pas une servitude mais un bouclier.
L'argument s'appuie sur des comparaisons régionales implacables. Le naira nigérian, la livre égyptienne, le cedi ghanéen et le birr éthiopien ont connu, ces trois dernières années, des dévaluations parfois supérieures à 50 %, avec des conséquences directes sur l'inflation importée et le service de la dette en devises. En maintenant une parité fixe, le franc CFA protège les économies de l'UEMOA de ces chocs. C'est un raisonnement qui séduit les milieux d'affaires et les institutions financières internationales.
Mais la contestation dépasse largement le cadre technique. Depuis l'arrivée au pouvoir des juntes militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et le renforcement des mouvements souverainistes dans plusieurs capitales, la question monétaire est devenue un marqueur politique. Les trois États sahéliens, réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES), ont multiplié les signaux d'une sortie potentielle du franc CFA. Parallèlement, les nouvelles autorités sénégalaises et maliennes, issues de scrutins controversés, plaident pour une rupture plus nette avec l'architecture héritée de la période post-coloniale.
Le dilemme entre stabilité et souveraineté
La sortie de Zinsou intervient dans un contexte où la question monétaire cristallise des tensions plus larges sur la souveraineté économique. D'un côté, les partisans du statu quo mettent en avant la stabilité macroéconomique et l'accès à des financements à des taux avantageux grâce à la garantie française. De l'autre, les souverainistes dénoncent une entrave à la politique monétaire autonome et une dépendance humiliante vis-à-vis de l'ancienne puissance coloniale.
L'ancien chef de gouvernement béninois, en adoptant une posture libérale et pragmatique, cherche peut-être à recentrer le débat sur les coûts réels d'une rupture. Il n'est pas le seul : plusieurs économistes de la région, souvent proches des cercles du pouvoir, estiment que le franc CFA a permis d'éviter les hyperinflations qui ont frappé d'autres pays africains. Mais ces arguments peinent à convaincre une opinion publique de plus en plus sensible aux symboles de l'indépendance.
Une évolution historique sous pression
Le débat sur le franc CFA n'est pas nouveau. Il a connu des pics lors de la réforme de 2019, puis lors des crises politiques au Sahel. Mais la conjoncture de 2026 marque un tournant. Avec l'affirmation des États de l'AES et la montée des discours anti-français, la question monétaire devient un levier de mobilisation politique. Les dirigeants ouest-africains sont pris entre les exigences de crédibilité financière (indispensables pour attirer les investisseurs et emprunter sur les marchés) et les pressions populaires pour une monnaie « libérée ».
La position de Zinsou, en dépit de sa technicité, pourrait renforcer les crispations. En opposant « pragmatisme » et « masochisme », il dresse une ligne de fracture qui ne laisse guère de place à la nuance. Pourtant, des solutions intermédiaires existent : révision du statut des réserves, régionalisation accrue de la politique monétaire, ou encore création d'une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) qui permettrait de contourner la dépendance tout en maintenant une certaine stabilité.
La charge de Lionel Zinsou relance un débat qui n'est pas près de s'éteindre. Au-delà de la question technique du franc CFA, c'est la capacité des États ouest-africains à concilier souveraineté politique et intégration économique qui est en jeu. Alors que l'UEMOA s'apprête à célébrer les trente ans de la monnaie unique, les semaines à venir diront si le réalisme financier l'emporte sur les aspirations souverainistes, ou si une nouvelle architecture monétaire émerge des tensions actuelles.