Le Kenya est le dernier pays africain à solliciter Alger pour développer son industrie pharmaceutique. Cette demande, qui suit celles du Niger, du Sénégal ou du Tchad, révèle l'émergence de l'Algérie comme pôle d'expertise continental. Mais elle pose aussi une question pour l'Afrique de l'Ouest : pourquoi les capitales de la CEDEAO se tournent-elles vers le Maghreb plutôt que de renforcer leurs propres chaînes régionales ?
L'Algérie, nouvel épicentre pharmaceutique africain
Les capitales ouest-africaines dans la file d'attente — pourquoi la CEDEAO ne capitalise-t-elle pas sur ses propres chaînes ?
Diplomatie pharmaceutique : le calendrier algérien
Les demandeurs : un corridor Maghreb → Afrique
Le dilemme ouest-africain
Souveraineté sanitaire : le baromètre CEDEAO
Lecture : plus la barre est remplie, plus l'indicateur est fort.
Un appel d'air panafricain pour le savoir-faire algérien
Le 22 juin 2026, le ministre algérien de l'Industrie pharmaceutique, Wassim Kouidri, a reçu la secrétaire d'État kenyane au Commerce, Regina Akot Ombam. Au menu : transfert de technologies, création d'unités de production au Kenya et harmonisation des régulations via un mémorandum d'entente entre les agences du médicament des deux pays. Cette rencontre n'est pas un cas isolé. Depuis 2024, Alger a multiplié les accords avec Niamey, Dakar, Nouakchott, N'Djamena et Tripoli, faisant de l'industrie pharmaceutique un levier de diplomatie économique.
Le constat est clair : l'Algérie, longtemps importatrice nette de médicaments, est devenue exportatrice et formatrice. Sa production locale couvre près de 70 % des besoins nationaux, et ses usines – notamment celles de Saidal et de partenaires privés – produisent désormais des médicaments innovants et biotechnologiques. Ce savoir-faire, couplé à des coûts de production compétitifs et à une proximité géographique avec le Sahel, en fait un partenaire naturel pour les pays d'Afrique de l'Ouest.
Le paradoxe ouest-africain : une demande forte, une offre régionale balbutiante
Or, cette dynamique interroge. Car l'Afrique de l'Ouest n'est pas dépourvue d'atouts pharmaceutiques. Le Sénégal abrite l'usine du groupe Sahel Pharma, le Nigeria possède des capacités de production (Emzor, May & Baker) et le Ghana a lancé un plan national pour les médicaments génériques. Pourtant, ce sont vers Alger que se tournent les capitales ouest-africaines. Le Niger, par exemple, a signé en 2025 un accord pour l'importation de médicaments algériens et la création d'une unité de montage à Niamey. Le Sénégal a suivi en 2026.
Ce paradoxe s'explique par plusieurs facteurs. D'abord, l'intégration régionale ouest-africaine reste faible dans le secteur pharmaceutique : absence de standards communs, fragmentation des marchés, barrières douanières entre États de la CEDEAO. Ensuite, les industriels locaux peinent à monter en gamme faute d'investissements dans la R&D et la biotechnologie. Enfin, l'Algérie offre un package clé en main : régulation éprouvée (Agence nationale des produits pharmaceutiques), formation d'ingénieurs et financement via des fonds souverains.
Un tournant pour la CEDEAO et l'UEMOA ?
La multiplication des sollicitations envers Alger intervient alors que la CEDEAO a dévoilé en mai 2026 un « Pacte d'avenir » en six piliers pour consolider l'intégration, dont l'un est la souveraineté sanitaire. Parallèlement, des projets comme le barrage de Souapiti en Guinée ou le hub logistique du Port de Lomé montrent que des infrastructures régionales émergent. Mais dans le pharmaceutique, le vide se creuse.
Pour les États ouest-africains, le choix est stratégique. Faire appel à Alger permet un gain de temps immédiat – médicaments disponibles et expertise accessible. Mais cela risque aussi de retarder l'émergence d'une industrie régionale intégrée. Plusieurs capitales tentent de concilier les deux : le Sénégal, par exemple, négocie à la fois avec l'Algérie et avec des partenaires indiens pour des transferts de technologie. Le Nigeria, de son côté, mise sur des joint-ventures avec des laboratoires sud-africains.
Ce que révèle la ruée vers Alger
Au-delà de l'aspect bilatéral, cette dynamique révèle une recomposition des polarités industrielles en Afrique. Alors que l'Afrique de l'Est (Kenya, Éthiopie) et l'Afrique australe (Afrique du Sud) étaient historiquement les bastions pharmaceutiques du continent, l'Algérie s'impose comme un nouveau hub. Pour l'Afrique de l'Ouest, le défi est double : ne pas dépendre uniquement d'un partenaire extérieur et bâtir une filière régionale capable de répondre à une demande qui explose – celle des médicaments génériques et des traitements contre les maladies non transmissibles, dont le poids ne cesse de croître.
La route vers l'autosuffisance pharmaceutique ouest-africaine est encore longue. Mais les accords signés avec Alger pourraient être un accélérateur, à condition qu'ils s'accompagnent d'un transfert réel de compétences et d'une volonté politique d'intégrer ces capacités dans un cadre régional. Le « Pacte d'avenir » de la CEDEAO en offre la promesse ; reste à la traduire en usines.
L'appétit des capitales africaines pour l'expertise algérienne n'est pas près de s'éteindre. Il traduit un besoin urgent de souveraineté sanitaire sur un continent où l'industrie pharmaceutique reste embryonnaire, malgré des marchés prometteurs. Pour l'Afrique de l'Ouest, la question n'est plus de savoir s'il faut produire localement, mais comment articuler cette production avec les partenariats extérieurs sans renoncer à bâtir un écosystème régional viable. La réponse se jouera dans les prochains mois, alors que les négociations sur le mémorandum algéro-kényan pourraient ouvrir la voie à un modèle de coopération Sud-Sud inédit.