Le 15 mai 2026, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) a adopté par acclamation une motion de soutien à l’Alliance des États du Sahel (AES) lors de son premier congrès ordinaire à Abidjan. Cette prise de position, première du genre pour une grande formation politique ivoirienne, marque une rupture frontale avec la diplomatie du président Alassane Ouattara, qui a soutenu les sanctions de la CEDEAO contre les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Elle intervient dans un contexte régional tendu, où les dynamiques économiques et sécuritaires s’entremêlent, et où le discours panafricaniste gagne du terrain.

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Le congrès du PPA-CI, qui s’est tenu les 14 et 15 mai au Palais de la Culture de Treichville, a rassemblé environ 3 000 délégués. Sous le regard de Laurent Gbagbo, fondateur et président reconduit du parti, la motion lue par Aka Emmanuel a exprimé « un soutien sans faille aux peuples de l’AES et à ses dirigeants » et les a exhortés à « persévérer dans cette voie ». Le texte, rapporté par Africapresse, qualifie le continent de « tributaire des dynamiques géopolitiques globales » et de « laboratoire de toutes les expérimentations en matière de conflit au profit des puissances étrangères ». Cette rhétorique souverainiste et anti-impérialiste résonne avec le programme historique du parti de Gbagbo, mais sa traduction diplomatique est inédite.

Une rupture avec la ligne gouvernementale

Alors que le gouvernement d’Alassane Ouattara a activement soutenu les sanctions de la CEDEAO depuis le coup d’État au Mali en 2020, le PPA-CI prend le contrepied. La motion affirme que « le salut de l’Afrique passe par la souveraineté et le panafricanisme », une position qui fragilise le consensus pro-CEDEAO au sein de la classe politique ivoirienne. Ce geste intervient alors que l’AES, fondée en septembre 2023, a multiplié les initiatives de coopération économique et sécuritaire en dehors du cadre régional, suscitant des inquiétudes à Abidjan, capitale économique de l’UEMOA. La Côte d’Ivoire, qui abrite le siège de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), est particulièrement exposée aux fluctuations des échanges avec les pays sahéliens.

Économie et géopolitique : des liens étroits

Les liens économiques entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’AES sont profonds. Le port d’Abidjan reste une porte d’entrée majeure pour les marchandises destinées au Mali et au Burkina Faso, malgré les perturbations liées aux sanctions. Selon les données du port autonome d’Abidjan, le trafic avec ces deux pays représentait environ 15 % des flux avant la crise. Les sanctions ont réduit de moitié ces échanges, affectant les exportations ivoiriennes de produits manufacturés et agricoles. Par ailleurs, la Côte d’Ivoire importe une partie de son bétail et de ses céréales du Sahel, créant une interdépendance vulnérable. La motion du PPA-CI intervient donc à un moment où les milieux d’affaires ivoiriens s’interrogent sur les coûts de la position d’Abidjan.

Dans le même temps, les tensions sécuritaires persistent dans le Sahel. Le 14 mai, quatre frappes aériennes ont visé Kidal, dans le nord du Mali, contrôlé par les rebelles touaregs. Ces opérations, menées par l’armée malienne avec un soutien présumé de la Russie, rappellent la volatilité de la région. Le PPA-CI semble capitaliser sur cette instabilité pour promouvoir une alternative diplomatique, tout en critiquant le rôle des « puissances étrangères ». Cependant, le parti de Gbagbo ne précise pas quelles formes concrètes prendrait ce soutien à l’AES, ce qui laisse planer un doute sur son véritable poids politique.

Un repositionnement politique en vue de 2027 ?

À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027 (la prochaine présidentielle ivoirienne est prévue en octobre 2027), cette motion peut être lue comme une tentative de reconquête de l’électorat sensible aux discours souverainistes. Laurent Gbagbo, bien que privé de ses droits civiques en raison de sa condamnation, reste une figure influente. Son parti cherche à se démarquer du RHDP et du PDCI, en s’alignant sur les thèmes porteurs au Sahel. Mais cette stratégie comporte des risques : elle pourrait isoler le PPA-CI sur la scène nationale, où une majorité de la classe politique soutient encore la CEDEAO. Les réactions des autres partis, notamment du PDCI et du RHDP, n’ont pas encore été rendues publiques.

Un signe des fractures régionales

Au-delà de la Côte d’Ivoire, cette motion illustre la diffusion des idéaux de l’AES jusque dans les États côtiers. Alors que le Nigeria, le Ghana et le Sénégal restent opposés aux régimes militaires, des voix discordantes émergent. Au Bénin, des mouvements politiques ont également exprimé leur sympathie pour l’AES. Cette dynamique pourrait fragiliser la cohésion de la CEDEAO, déjà affaiblie par les départs annoncés du Mali, du Burkina Faso et du Niger. La motion du PPA-CI, bien que symbolique, est un indicateur des lignes de faille qui traversent l’Afrique de l’Ouest, entre intégration économique régionale et souveraineté nationale.

En brisant le tabou du soutien à l’AES, le PPA-CI ouvre un débat que le gouvernement ivoirien espérait contenir. La question reste de savoir si cette position de rupture restera marginale ou préfigurera un réalignement des alliances dans la région. Alors que les échéances électorales approchent, la diplomatie ivoirienne devra composer avec une opinion publique de plus en plus perméable aux discours panafricanistes et avec des partenaires sahéliens qui redéfinissent les règles du jeu régional.