À quelques jours du Gamou de Tivaouane, le ministre du Commerce s'est rendu sur les marchés pour garantir l'approvisionnement et la stabilité des prix, tandis que l'étude monographique du Pôle territoire Sud était validée à Kolda. Ces deux événements, apparemment distincts, dessinent une même orientation : la consolidation du marché intérieur comme levier de croissance. Une inflexion qui s'inscrit dans un contexte régional où la quête de souveraineté économique se renforce.
Le marché intérieur, nouveau moteur de la croissance
Deux événements, une même stratégie : consolider le marché intérieur et les territoires pour une croissance moins dépendante des aléas extérieurs.
Le 20 août 2026, l'actualité économique sénégalaise offre un contraste instructif. D'un côté, la visite du ministre de l'Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, sur les marchés de Tivaouane, à la veille du Gamou, pour s'assurer de la disponibilité des denrées et de la modération des prix. De l'autre, la validation de l'étude monographique du Pôle territoire Sud à Kolda, qui vise à mieux structurer le développement local. Deux faits qui, à première vue, relèvent de la gestion courante, mais qui révèlent une stratégie plus profonde : faire du marché intérieur et des territoires les piliers d'une croissance moins dépendante des aléas extérieurs.
Cette attention portée aux circuits de distribution et aux prix n'est pas nouvelle, mais elle prend une résonance particulière en cette année 2026. Le Sénégal, comme ses voisins de la CEDEAO, a été confronté à des chocs successifs – crise alimentaire, flambée des cours mondiaux, tensions géopolitiques – qui ont mis en lumière la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement. La déclaration du ministre, saluant « une forte disponibilité des denrées alimentaires et des prix abordables pour les populations », n'est pas une simple formule de circonstance. Elle traduit une préoccupation constante des autorités, qui voient dans la stabilité des prix un enjeu de cohésion sociale et de compétitivité.
Le cas de l'oignon est emblématique. Le ministre a constaté des quantités suffisantes, provenant notamment des Niayes et de Potou, avec un prix stable autour de 8 500 francs CFA le sac. Ce chiffre, en apparence anodin, est le résultat d'une politique volontariste de soutien à la production locale et de développement des capacités de stockage, notamment grâce au froid. Il illustre une tendance de fond : la substitution progressive des importations par une production nationale mieux organisée, un enjeu crucial pour l'économie sénégalaise, qui consacrait encore récemment une part importante de ses devises à l'achat de denrées de base.
À Kolda, dans le sud du pays, la validation de l'étude monographique du Pôle territoire Sud s'inscrit dans la même logique. Ce document, qui cartographie les potentialités économiques de la région, vise à orienter les investissements privés vers des secteurs porteurs : agriculture, élevage, tourisme, artisanat. L'appel lancé au secteur privé pour « mieux exploiter les potentialités » locales est un signe fort : l'État ne prétend plus tout faire seul, mais cherche à créer un environnement favorable à l'initiative privée, dans des zones souvent délaissées au profit des grands centres urbains comme Dakar.
Cette double démarche – régulation des marchés et aménagement du territoire – n'est pas propre au Sénégal. Dans toute l'Afrique de l'Ouest, les gouvernements cherchent à renforcer leur résilience économique. La CEDEAO, de son côté, pousse à une intégration régionale plus poussée, qui permettrait de mutualiser les ressources et de créer des chaînes de valeur transfrontalières. Mais le Sénégal semble vouloir jouer un rôle moteur, en misant sur une croissance tirée par la demande intérieure et l'exploitation des ressources locales.
Il serait toutefois réducteur de ne voir dans ces initiatives qu'une simple réponse à la conjoncture. Elles s'inscrivent dans une vision de long terme, portée par les autorités, qui vise à transformer structurellement l'économie. La visite du président Bassirou Diomaye Faye en Allemagne, en juin dernier, pour renforcer la coopération énergétique, et les ambitions affichées dans le secteur textile, montrent une volonté de diversification. Le développement local, avec des pôles territoriaux comme celui de Kolda, est un autre volet de cette stratégie.
Reste que la mise en œuvre de ces politiques se heurte à des défis considérables : financement des infrastructures, formation de la main-d'œuvre, efficacité de l'administration territoriale. La réussite du Pôle territoire Sud dépendra de la capacité des acteurs locaux à s'approprier ces outils et à attirer des investisseurs, dans un environnement où la concurrence entre régions et pays est vive. Le succès de la politique des prix, lui, repose sur une coordination étroite entre l'État, les producteurs et les commerçants, qui n'est pas toujours aisée.
Au-delà de ces deux exemples, c'est bien la question de la souveraineté économique qui se pose. Dans un contexte mondial marqué par l'incertitude, le Sénégal, comme ses voisins, cherche à sécuriser ses approvisionnements, à valoriser ses ressources et à créer des emplois sur l'ensemble de son territoire. Cette tendance, déjà perceptible lors du Forum international de la presse économique de Dakar en juin, semble s'accélérer. Elle pourrait redéfinir les équilibres économiques de la région dans les années à venir.
La validation de l'étude de Kolda et la vigilance sur les marchés de Tivaouane ne sont que deux facettes d'un même mouvement : la construction d'une économie sénégalaise plus ancrée dans ses territoires et plus résiliente face aux chocs extérieurs. Cette orientation, partagée par plusieurs pays de la CEDEAO, soulève une question de fond : parviendra-t-elle à créer une croissance inclusive et durable, capable de répondre aux aspirations des populations ouest-africaines ? L'avenir des pôles territoriaux et des politiques de régulation des marchés sera un test décisif pour la crédibilité de ce nouveau modèle.