Depuis le 19 août, une mission du Fonds monétaire international séjourne à Dakar pour tenter de définir les contours d'un nouveau programme d'appui. Les discussions s'annoncent délicates : la dette publique sénégalaise est estimée à 119% du PIB par les autorités, contre 132% par le FMI, un écart qui illustre l'ampleur des désaccords. Ce dialogue s'inscrit dans la continuité de la suspension du précédent programme, après la révision des comptes publics, et dans un contexte où les créanciers de l'État sont aussi des acteurs centraux du système financier régional.
Le bras de fer silencieux autour de la dette
Mission du FMI à Dakar · 19 août – 1er septembre 2026
Écart de 13 points sur le périmètre de la dette publique (fin 2024)
Lecture Dakar
Dette maîtrisée, résilience grâce aux hydrocarbures
Lecture FMI
Vulnérabilités persistantes, risques à court terme
Chronologie du dialogue
Octobre 2025
Assemblées annuelles : accord sur une vision commune des perspectives macroéconomiques
2026
Suspension du précédent programme après révision des comptes publics
19 août – 1er septembre 2026
Mission Mercedes Vera Martin à Dakar pour définir un nouveau programme
En cours
Négociations sur le périmètre de la dette et les réformes
Les points de friction
Périmètre de la dette
Désaccord sur ce qui compte : 119% vs 132% du PIB
Hydrocarbures
La montée en puissance est reconnue, mais ne masque pas les vulnérabilités
Risque pétrolier
Hausse des cours mondiaux susceptible d'accentuer les tensions
Créanciers régionaux
Les créanciers de l'État sont aussi des acteurs centraux du système financier régional
EN BREF : Le dialogue s'inscrit dans la continuité de la suspension du précédent programme, après la révision des comptes publics. Les discussions portent sur la définition même de la dette et les réformes à mener, dans un contexte où les créanciers de l'État sont aussi des acteurs centraux du système financier régional.
Un dialogue sous tension, entre résilience affichée et vulnérabilités persistantes
La mission conduite par Mercedes Vera Martin, du 19 août au 1er septembre 2026, ne part pas d'une page blanche. Elle s'inscrit dans un processus engagé lors des assemblées annuelles d'octobre 2025, lorsque les deux parties ont convenu de travailler à une vision commune des perspectives macroéconomiques. Le FMI reconnaît la résilience de l'économie sénégalaise, portée par la montée en puissance des hydrocarbures, et note une amélioration des soldes budgétaires et extérieurs. Mais il pointe aussi des sources de vulnérabilité importantes, liées aux finances publiques et à la dette, ainsi que des risques à court terme, notamment la hausse des cours mondiaux du pétrole, qui pourrait accentuer les tensions.
L'épineuse question du périmètre de la dette
Le premier point de friction concerne la définition même de la dette publique. Les autorités de Dakar l'estiment à environ 119% du PIB fin 2024, hors certaines dettes des entreprises publiques. Le FMI, avec un périmètre plus large, la chiffre à 132%, intégrant notamment les engagements des entités parapubliques. Cet écart de 13 points de PIB n'est pas un simple détail technique : il conditionne les négociations sur les besoins de financement et les marges de manœuvre budgétaires. Derrière ce différend se cache une réalité plus profonde : la difficulté à appréhender l'endettement réel d'un État dont les entreprises publiques jouent un rôle croissant dans l'économie, notamment dans le secteur des hydrocarbures.
Des créanciers au cœur du système financier régional
L'analyse de Sansan Vincent de Paul Kambou, macroéconomiste au CERDI-UCA, met en lumière un enjeu souvent négligé : les créanciers du Sénégal ne sont pas seulement des institutions internationales, mais aussi des acteurs du système financier domestique et régional. Les banques de l'UEMOA, les fonds de pension et les investisseurs institutionnels de la zone détiennent une part significative de la dette sénégalaise, notamment à travers les émissions obligataires sur le marché régional. Cette imbrication complique toute perspective de restructuration : une décote sur la dette souveraine aurait des répercussions directes sur la solidité des banques locales et, par ricochet, sur le financement de l'économie de toute la région. L'opposition classique entre dette externe et dette interne ne suffit plus à rendre compte de ces interdépendances.
Les leçons de l'Éthiopie et les précédents régionaux
L'accord conclu par l'Éthiopie avec les détenteurs de son Eurobond en juin 2026, après des mois de négociations, offre un précédent intéressant. Addis-Abeba a obtenu une restructuration de sa dette extérieure, mais au prix d'un processus long et complexe, et dans un contexte où la part de la dette domestique était moins prépondérante. Pour le Sénégal, une telle opération serait autrement plus délicate, car elle impliquerait des créanciers régionaux, avec des conséquences potentielles sur la stabilité financière de l'UEMOA. Les précédents de la Gambie, qui bénéficie d'un accord au titre de la Facilité élargie de crédit depuis janvier 2024, montrent que le FMI peut accompagner des pays en difficulté, mais avec des conditionnalités strictes et des programmes souvent douloureux.
La CEDEAO et l'intégration régionale en toile de fond
Ces négociations sénégalaises interviennent dans un contexte plus large de fragilisation des finances publiques dans la sous-région. La CEDEAO, qui ambitionne de renforcer l'intégration régionale, voit ses États membres confrontés à des défis similaires : endettement croissant, besoins d'infrastructures, pression démographique. Le Sénégal, souvent considéré comme un modèle de stabilité, est observé de près par ses voisins. L'issue des discussions avec le FMI pourrait donc influencer les stratégies de financement de toute la région. Par ailleurs, la question de la soutenabilité de la dette se pose avec acuité dans un contexte de hausse des taux d'intérêt mondiaux et de ralentissement de la croissance, qui réduit les marges de manœuvre budgétaires.
Vers un nouveau paradigme de la soutenabilité ?
L'analyse de Kambou suggère que la notion même de soutenabilité doit être repensée. Il ne s'agit plus seulement de ratios d'endettement, mais d'une approche intégrant la capacité de l'État à mobiliser des ressources, la structure de sa dette et les interactions avec le système financier. Dans cette optique, la mission du FMI à Dakar n'est pas seulement une négociation technique, mais un test pour la conception de nouveaux instruments de financement et de mécanismes de restructuration adaptés aux réalités ouest-africaines. Les discussions en cours pourraient ainsi préfigurer des solutions novatrices, comme des clauses d'action collective régionales ou des mécanismes de partage des risques entre États et créanciers privés.
Alors que la mission du FMI se poursuit jusqu'au 1er septembre, les regards se tournent vers Dakar. L'issue de ces négociations pourrait redéfinir les relations entre les États de la région et les institutions financières internationales, et poser les bases d'une nouvelle architecture de la dette souveraine en Afrique de l'Ouest. Au-delà du cas sénégalais, c'est la capacité de la région à concilier développement, stabilité financière et souveraineté qui est en jeu.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI) · Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI) · Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI)