Les discussions entre le Sénégal et le FMI sont au point mort, les deux parties s'opposant sur la restructuration de la dette et le chiffrage du déficit. Au-delà du cas sénégalais, cet accroc révèle les tensions qui traversent l'UEMOA, où la politique monétaire unique est mise à l'épreuve par des trajectoires budgétaires divergentes. L'issue de ce bras de fer conditionne non seulement le financement de Dakar, mais aussi la crédibilité de l'ancrage régional du franc CFA.
L'annonce, en septembre 2024, de «dettes non déclarées» à hauteur de 13 milliards de dollars par le nouveau pouvoir sénégalais a provoqué un gel des financements du FMI et une onde de choc sur les marchés. Depuis, les tentatives de rapprochement butent sur une divergence fondamentale : le FMI exige une restructuration de la dette que le gouvernement sénégalais refuse catégoriquement, y voyant une atteinte à sa souveraineté et un signal désastreux pour les investisseurs. Lors des réunions de printemps à Washington, la rencontre prévue avec des investisseurs s'est transformée en briefing de la chef de mission du FMI, illustrant le fossé entre les prévisions officielles (déficit de 5,4% du PIB en 2026) et celles du Fonds (6,2%).
Ce blocage intervient dans un contexte où la BCEAO, banque centrale de l'UEMOA, mène une politique monétaire restrictive depuis 2023 pour juguler l'inflation, avec un taux directeur maintenu à 3,50%. Or, la détérioration des finances publiques sénégalaises – et potentiellement d'autres États membres – pourrait contraindre la banque centrale à revoir sa copie. Un défaut souverain du Sénégal, ou même un simple échec à trouver un accord avec le FMI, risquerait de renchérir le coût du financement pour l'ensemble de la zone, en raison de la contagion par les marchés obligataires régionaux. Les taux sur les titres publics sénégalais ont déjà grimpé, et cette tension pourrait se répercuter sur les conditions de crédit aux entreprises et aux ménages.
La question de la stabilité du franc CFA est également en jeu. Le mécanisme de compte d'opérations garantit la convertibilité de la monnaie par le Trésor français, mais il repose sur la discipline budgétaire des États membres. Si le Sénégal, qui pèse environ 20% du PIB de l'UEMOA, s'écarte des critères de convergence, les soupçons de laxisme pourraient affaiblir la confiance dans la monnaie commune. À plus long terme, ce bras de fer alimente les débats sur la souveraineté monétaire : certains y voient la preuve que la zone n'a pas besoin du FMI pour financer son développement, d'autres que l'absence de coordination budgétaire expose le franc CFA à des chocs asymétriques.
Derrière l'impasse sénégalaise, c'est toute la mécanique de la zone franc qui est questionnée. La BCEAO, tiraillée entre son mandat de stabilité des prix et la nécessité de soutenir la croissance des États membres, pourrait être amenée à assouplir sa politique si la crise sénégalaise s'aggrave. Mais une baisse des taux prématurée risquerait de raviver l'inflation et de fragiliser le change. En attendant, l'incertitude pèse sur les investisseurs, qui observent attentivement si le Sénégal parviendra à un accord sans céder sur la restructuration.
Ce feuilleton révèle une faille structurelle de l'UEMOA : l'absence d'un mécanisme de solidarité budgétaire en cas de choc spécifique. Contrairement à une union monétaire achevée comme la zone euro, l'UEMOA ne dispose ni de budget fédéral ni de capacités d'emprunt communes. Chaque État est seul face au FMI, et les conséquences de son échec se diffusent à tous via la monnaie unique.
L'issue des négociations entre Dakar et le FMI sera scrutée bien au-delà du Sénégal. Elle pourrait soit renforcer la crédibilité de l'ancrage régional si un compromis est trouvé dans le cadre des critères de convergence, soit au contraire ouvrir une brèche dans la stabilité du franc CFA, ravivant les interrogations sur la soutenabilité de la zone monétaire face à des trajectoires budgétaires divergentes.