Le Haras national de Kébémer a dévoilé le 11 juillet 2026 un plan de modernisation visant à faire du Sénégal la « capitale incontournable du cheval en Afrique de l’Ouest ». Portée par son directeur général Dr Mamadou Barro à l’occasion de la Journée mondiale du cheval, cette ambition s’inscrit dans une stratégie de valorisation des filières agricoles et d’ancrage régional. Elle intervient alors que la CEDEAO accélère ses projets d’intégration économique et que les États ouest-africains cherchent de nouveaux leviers de croissance hors des sentiers miniers ou pétroliers.

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Le plan du Haras national de Kébémer, dans la région de Louga, prévoit un ensemble d’investissements structurants : modernisation de la clinique vétérinaire, création d’un centre d’excellence pour les métiers du cheval en partenariat avec l’Office national de formation professionnelle, mise en place d’un système de traçabilité génétique et signature d’une convention avec la Gendarmerie nationale pour produire des chevaux de rang. Ces mesures visent à professionnaliser une filière encore largement informelle et à créer un pôle de compétences régional.

Une filière en quête de reconnaissance

Le Sénégal possède une longue tradition équestre, utilisée lors des cérémonies et dans certaines activités agricoles. Mais le secteur reste fragmenté, avec peu d’infrastructures modernes et un marché limité. Le Haras national, créé en 2004, a principalement œuvré pour l’amélioration génétique et la conservation des races locales. Le nouveau cap fixé par sa direction indique une volonté de passer d’une logique de conservation à une logique de développement économique. La création d’un centre de formation dédié pourrait attirer des étudiants de toute la sous-région, comme le fait déjà l’École vétérinaire de Dakar ou l’ISRA.

L’ambition affichée dépasse la simple compétence technique. En évoquant la « capitale incontournable du cheval en Afrique de l’Ouest », le Sénégal cherche à se positionner sur un segment où peu de pays ont investi de manière structurée. Le Mali et le Niger ont une culture équestre forte mais sont confrontés à des défis sécuritaires. La Côte d’Ivoire et le Bénin disposent de haras plus modestes. Le Sénégal pourrait ainsi devenir un hub régional pour la formation vétérinaire, le breeding, les services équestres, et même le tourisme équestre, qui connaît un essor mondial.

Ce pari s’inscrit dans un mouvement plus large de diversification économique au sein de l’UEMOA et de la CEDEAO. Alors que les cours des matières premières restent volatils et que les industries extractives peinent à générer des emplois locaux, de nombreux États misent sur l’agriculture à valeur ajoutée et les services. La filière équine, bien que de niche, peut créer des emplois qualifiés (vétérinaires, généticiens, palefreniers, entraîneurs) et non qualifiés, tout en valorisant des races locales comme le cheval Mbayar, reconnu pour sa rusticité.

Un pari sur l'intégration régionale

La dimension régionale est centrale. La CEDEAO a dévoilé en mai 2026 un « Pacte d'avenir » en six piliers visant à renforcer l’intégration économique, la libre circulation des biens et des personnes, et le développement des chaînes de valeur régionales. Le projet sénégalais pourrait s’intégrer dans cette dynamique, par exemple en facilitant l’exportation de chevaux de race vers les pays voisins ou en attirant des éleveurs de la sous-région pour des formations. La convention avec la Gendarmerie nationale suggère une application sécuritaire : des chevaux de rang formés pourraient être utilisés dans le cadre des opérations conjointes de la force en attente de la CEDEAO.

Le contexte régional offre également des opportunités de financement. La Banque ouest-africaine de développement (BOAD), qui soutient de nombreux projets agricoles et d’infrastructures, pourrait être sollicitée pour moderniser les installations. Par ailleurs, le pôle logistique que constitue le port de Lomé (plus de 30 millions de tonnes traitées en 2024) peut faciliter l’importation d’équipements spécialisés (matériel vétérinaire, clôtures, technologies de reproduction) et l’exportation éventuelle de reproducteurs.

Cependant, le chemin est long. La concurrence de pays comme l’Afrique du Sud ou le Maroc, qui disposent de filières équines très structurées, est rude. Le Sénégal devra investir massivement dans la formation et la recherche pour atteindre un niveau de compétitivité international. Le partenariat avec l’École nationale supérieure d’agriculture de Thiès et l’Institut sénégalais de recherche agricole est un bon début, mais la mise à l’échelle sera cruciale.

Au-delà du cheval, cette initiative illustre un changement de paradigme dans la conception du développement agricole en Afrique de l’Ouest. Auparavant centré sur les cultures d’exportation (arachide, coton, cacao), l’accent se déplace vers des filières plus diversifiées, liées au terroir, au patrimoine et aux services. Le Haras national, en capitalisant sur la Journée mondiale du cheval instituée par l’ONU en 2025, montre aussi une capacité à utiliser les leviers diplomatiques et symboliques pour promouvoir un secteur.

La stratégie sénégalaise dans la filière équine révèle une approche plus nuancée de l’intégration régionale : plutôt que de se spécialiser dans les mêmes secteurs que ses voisins, chaque pays cherche des niches où son avantage comparatif est unique. Reste à savoir si la demande régionale et internationale répondra à cette offre de services et de produits équestres, ou si le projet restera une ambition de papier faute de moyens suffisants.