Samedi 22 juin 2026, une délégation nigérienne conduite par le ministre de l’Intérieur, le général Mohamed Toumba, a rencontré à Cotonou les autorités béninoises pour lever les derniers obstacles à la réouverture de la frontière fermée depuis le coup d’État de juillet 2023. Mais plutôt que de simples modalités techniques, Niamey a posé deux conditions « non négociables » : un accord de défense garantissant que le territoire béninois ne soit pas utilisé contre le Niger, et une transparence totale sur les dispositifs étrangers – en l’occurrence français – stationnés près de la frontière. Ce préalable sécuritaire traduit la volonté du régime nigérien de verrouiller sa souveraineté tout en relançant son économie asphyxiée, alors que les projets miniers, notamment uranifères, piétinent et que la pression populaire monte.

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La rencontre de Cotonou marque un tournant dans les relations bilatérales entre le Niger et le Bénin, gelées depuis le putsch de 2023. Le général Toumba, figure clé du régime de Niamey, a insisté sur la nécessité de « dépasser les différences » pour affronter des « défis communs » – terrorisme, trafic, insécurité transfrontalière – mais en posant des garde-fous stricts. Le premier préalable vise la signature d’un accord de défense et de sécurité qui « pose le principe intangible de la non-utilisation du territoire de l’un contre l’autre », une clause qui fait directement écho à la présence de forces françaises dans le nord du Bénin, non loin de la frontière nigérienne. Le second prévoit la création d’une cellule de coordination opérationnelle, signe que Niamey entend garder un œil sur tout mouvement étranger.

Cette exigence de transparence s’inscrit dans une dynamique plus large de rupture avec la France. Depuis le putsch, le Niger a dénoncé les accords de coopération militaire avec Paris et s’est rapproché de la Russie. La présence française au Bénin, officialisée dans le cadre de la lutte antiterroriste, est perçue à Niamey comme une menace potentielle, d’autant que les rebelles et groupes djihadistes actifs dans le sud du Niger pourraient bénéficier de sanctuaires de l’autre côté de la frontière.

Un contexte économique sous pression

Au-delà des enjeux de souveraineté, la réouverture de la frontière est un impératif vital pour l’économie nigérienne. Depuis la fermeture, le pays, enclavé, a perdu son principal corridor d’exportation vers le golfe de Guinée. Les produits de première nécessité s’importent à des coûts prohibitifs, tandis que les matières premières, notamment l’uranium et l’or, ne peuvent être acheminées facilement. Or, les perspectives minières sont moroses : en mai 2026, la société canadienne Global Atomic a annoncé le report à 2028 des premières livraisons d’uranium de son projet Dasa, dans la région d’Agadez, invoquant des difficultés de financement et d’approvisionnement. Parallèlement, une grave accident minier survenu en Centrafrique en mai a rappelé les risques sécuritaires qui pèsent sur les sites d’extraction.

Cette donne économique fragilise un régime qui doit aussi composer avec des contestations internes. Le 14 mai dernier, une importante marche s’est tenue à Tillabéri, dans l’ouest du Niger, à l’initiative des « Forces vives de la région du fleuve », dénonçant la dégradation des conditions de vie et l’insécurité. Le pouvoir, qui mise sur la relance des échanges pour retrouver une légitimité, ne peut plus se permettre l’enlisement du dossier frontalier.

La voie du dialogue fraternel, mais à quelles conditions ?

Le nouveau président béninois, Romuald Wadagni, a ouvert une « voie du dialogue fraternel » que le général Toumba a saluée, en citant le proverbe « là où croît le péril croît ce qui sauve ». Mais les négociations restent tendues. Cotonou, de son côté, est impatient de retrouver les recettes de transit et de commerce que générait la frontière – les ports béninois ont vu leur trafic chuter depuis la fermeture. Cependant, accepter des conditions qui lieraient sa politique de défense et de coopération avec Paris pourrait être politiquement délicat, alors que le Bénin reste un allié clé de la France dans la région.

Une dynamique régionale en recomposition

Ce bras de fer entre Niamey et Cotonou s’inscrit dans la recomposition géopolitique de l’Afrique de l’Ouest. Le Niger, comme le Mali et le Burkina voisins, cherche à redéfinir ses alliances, tandis que la CEDEAO peine à faire respecter ses sanctions. La réouverture de la frontière, si elle aboutit, pourrait servir de test pour d’autres pays sahéliens souhaitant concilier souveraineté et intégration économique. La question de la présence française dans les États côtiers devient dès lors un paramètre central des négociations transfrontalières.

Uranium, sécurité et conditionnalité : un équilibre fragile

Le dossier de l’uranium ajoute une couche supplémentaire. Le Niger est le septième producteur mondial, et la France, via Orano (ex-Areva), exploite les mines d’Arlit depuis des décennies. Si le régime de Niamey a renégocié les contrats, la production continue, mais les projets d’extension (comme Dasa) sont cruciaux pour l’avenir. La fermeture de la frontière bloque l’exportation du minerai, qui doit transiter par le Bénin pour atteindre les ports. En posant des conditions sécuritaires, Niamey cherche aussi à obtenir des garanties que le corridor ne sera pas perturbé par des actions hostiles ou des pressions étrangères.

Au-delà de la simple réouverture d’une ligne douanière, les négociations entre le Niger et le Bénin cristallisent les dilemmes de l’après-putsch : comment un État sahélien peut-il rétablir des liens économiques indispensables sans compromettre sa souveraineté fraîchement reconquise ? Et comment les États côtiers de la CEDEAO peuvent-ils concilier leurs engagements avec leurs voisins sahéliens et leurs alliances historiques ? La réponse se joue peut-être dans les prochaines semaines, dans les couloirs de Cotonou et de Niamey.