Le 25 août 2026, la Banque mondiale a lancé à Accra la dixième édition de sa mise à jour économique sur le Ghana, avec un avertissement cinglant : les retards dans la réforme du secteur énergétique coûtent au pays environ 1 milliard de dollars par an, soit 545 milliards FCFA. Cette hémorragie financière intervient alors que le Ghana affiche une croissance de 6% et attire 2,61 milliards de dollars d'investissements, illustrant la fragilité d'une reprise qui pourrait être compromise par un secteur énergétique structurellement déficitaire.

Infographie — Économie · Ghana

Le chiffre a valeur de symbole. Un milliard de dollars, c'est l'équivalent de près de 10% des recettes fiscales annuelles du Ghana, ou encore le montant total des investissements directs étrangers enregistrés en 2025 par le Centre de promotion des investissements (GIPC) sur 253 projets. En pointant du doigt le coût des retards dans la mise en œuvre des programmes de relance du secteur énergétique, Robert R. Taliercio, directeur de la Banque mondiale pour le Ghana, le Liberia et la Sierra Leone, ne se contente pas d'alerter sur un gaspillage : il révèle la contradiction centrale d'une économie qui se redresse sur le papier mais continue de saigner en coulisses. Le Ghana, premier producteur d'or d'Afrique et deuxième producteur de cacao, est aussi un pays où les coupures de courant, les pertes techniques et commerciales, et la mauvaise gestion des compagnies publiques d'électricité (ECG, GRIDCo) grèvent lourdement le budget de l'État.

Cette mise en garde intervient dans un contexte régional singulier. Depuis le début de l'année 2026, l'Afrique de l'Ouest est secouée par des chocs exogènes majeurs : le conflit entre la coalition États-Unis–Israël et l'Iran, la fermeture du détroit d'Ormuz, et la flambée des prix de l'énergie qui en résulte. Ces événements, qui ont redessiné les routes maritimes et bouleversé les approvisionnements en gaz et en pétrole, ont paradoxalement renforcé l'attractivité des pays ouest-africains comme le Sénégal, dont le champ pétrolier Sangomar (opéré par Woodside) a commencé à produire, ou le Ghana, dont les champs de jubilé et de TEN assurent une relative indépendance énergétique. Mais cette manne potentielle ne profite pas pleinement aux finances publiques ghanéennes, car le secteur énergétique national reste miné par des dettes croisées, des tarifs politiques et une inefficacité opérationnelle chronique.

La Banque mondiale chiffre ainsi le coût annuel des retards à 1 milliard de dollars, une somme qui aurait pu financer des programmes sociaux, des infrastructures ou réduire la dette publique. Ce montant est d'autant plus préoccupant que le Ghana sort à peine d'une crise économique sévère, marquée par une inflation à trois chiffres en 2023, une dépréciation du cedi et un défaut de paiement partiel sur sa dette extérieure. Les réformes soutenues par le FMI ont porté leurs fruits : la croissance est repartie à 6%, l'inflation est retombée à un niveau plus acceptable, et le pays a retrouvé l'accès aux marchés financiers internationaux. Mais cette embellie reste conditionnelle, et le secteur énergétique constitue le principal risque interne identifié par les institutions de Bretton Woods.

Le paradoxe est saisissant : alors que le Ghana attire 2,61 milliards de dollars d'investissements en 2025, selon le rapport annuel du GIPC présenté le 21 août par le gouverneur de la Banque du Ghana, Johnson Pandit Asiama, une partie de ces flux risque de fuir si la fiabilité du réseau électrique ne s'améliore pas. Les investisseurs, notamment dans l'industrie manufacturière et les services, exigent une électricité stable et abordable. Or, les pertes techniques et commerciales du réseau ghanéen avoisinent 25%, et les dettes accumulées par les compagnies publiques (environ 3 milliards de dollars) pèsent sur le bilan des banques et la confiance des opérateurs privés.

Ce dilemme ghanéen trouve un écho régional. La CEDEAO, dont la banque d'investissement (BIDC) prévoit une croissance de 4,7% en 2026 pour l'Afrique de l'Ouest, a fait de l'intégration énergétique une priorité, avec le projet de pool énergétique ouest-africain et l'interconnexion des réseaux. Mais la réalité est plus contrastée : chaque pays doit d'abord assainir son propre secteur avant de pouvoir exporter ou importer de l'électricité de manière fiable. Le Sénégal, qui mise sur ses hydrocarbures pour financer son développement, observe avec attention les difficultés ghanéennes. Dakar, qui a lancé l'exploitation de Sangomar et du champ gazier GTA, pourrait tirer des leçons de l'expérience ghanéenne : une production d'hydrocarbures ne garantit pas la résolution des problèmes structurels du secteur électrique si les réformes tarifaires et la gouvernance ne suivent pas.

La Banque mondiale appelle donc à des réformes soutenues, visant à améliorer la performance financière et l'efficacité opérationnelle du secteur. Cela implique des hausses tarifaires progressives, une réduction des pertes techniques, une meilleure collecte des factures, et peut-être une restructuration des dettes des compagnies publiques. Mais ces mesures sont politiquement sensibles : augmenter les tarifs de l'électricité dans un pays où le coût de la vie reste élevé pourrait raviver les tensions sociales, comme ce fut le cas lors des manifestations de 2021 et 2022. Le gouvernement ghanéen, dirigé par le président John Mahama depuis janvier 2025, a fait de la stabilisation macroéconomique son cheval de bataille, mais il doit naviguer entre les exigences des bailleurs de fonds et les attentes d'une population encore éprouvée par la crise.

Au-delà du cas ghanéen, cette situation illustre une dynamique plus large en Afrique de l'Ouest : la résilience économique de la région, saluée par la BIDC et d'autres institutions, repose sur des fondations encore fragiles. Les chocs géopolitiques de 2026 ont mis en lumière la vulnérabilité des modèles de développement fondés sur l'exportation de matières premières et la dépendance aux financements extérieurs. Le Ghana, qui a été l'un des premiers pays de la région à adopter un programme de restructuration de dette sous l'égide du G20 (cadre commun), pourrait servir de test grandeur nature pour les autres pays de la zone. Sa capacité à surmonter le défi énergétique déterminera non seulement sa propre trajectoire, mais aussi la crédibilité des réformes économiques dans la région.

La question qui se pose désormais est moins de savoir si le Ghana parviendra à pérenniser sa reprise, mais plutôt à quel prix et dans quel délai. Les prochains mois seront décisifs : la finalisation des réformes du secteur énergétique, l'évolution des prix du pétrole et du gaz sur les marchés mondiaux, et la capacité du gouvernement à maintenir le cap malgré les pressions politiques. Le secteur énergétique ghanéen, longtemps considéré comme un gouffre financier, pourrait devenir soit le moteur d'une croissance durable, soit le talon d'Achille qui fera vaciller l'édifice.

L'avertissement de la Banque mondiale sur le Ghana résonne bien au-delà d'Accra. Dans une région où les pays s'efforcent de tirer parti de leurs ressources naturelles et de leur position géographique pour attirer les investissements, la question de la gouvernance des secteurs stratégiques devient centrale. Le Ghana, avec son avance relative en matière de réformes, pourrait montrer la voie, mais son exemple illustre aussi la difficulté de concilier rigueur budgétaire et impératifs sociaux. Alors que la CEDEAO ambitionne de renforcer son intégration économique et que les chocs mondiaux redessinent les équilibres, la résolution de la crise énergétique ghanéenne pourrait bien être un indicateur clé de la capacité de la région à transformer ses richesses en développement durable.

Données de référence : Solde budgétaire : -1.3% (FMI) · Dette publique brute : 48.8% (FMI)