À l’occasion de la présentation du Plan national de développement (PND) 2026-2030, Serge-Aimé Bile, figure de l’entrepreneuriat ivoirien, s’est présenté comme le « produit » des réformes engagées depuis 2012. Son témoignage illustre la philosophie économique du « ouattarisme », qui combine action stratégique de l’État et dynamique du marché. Ce modèle, qui a permis l’émergence de groupes locaux, est désormais présenté comme une pièce maîtresse de la nouvelle étape de transformation du pays.

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Lors de la présentation du PND 2026-2030 à Abidjan, Serge-Aimé Bile, PDG de Credit d'Afrique Group et dirigeant de SIBM et 2I, a pris la parole en tant que « Champion national ». Il a raconté comment, après un début de carrière comme ingénieur, il a lancé son aventure entrepreneuriale en 2012, dans le sillage du premier Plan national de développement. Aujourd’hui, il emploie plus de 2 000 personnes et a étendu ses activités au Sénégal, au Ghana, au Bénin et au Cameroun. « Je suis le produit de cet environnement », a-t-il déclaré, renvoyant clairement aux réformes structurelles qui ont transformé le climat des affaires en Côte d’Ivoire.

L’émergence d’un modèle hybride

Ce témoignage s’inscrit dans une philosophie économique que les observateurs désignent sous le nom d’« ouattarisme », en référence au président Alassane Ouattara. Celle-ci rejette l’opposition classique entre économie planifiée et économie de marché pour privilégier une articulation entre l’action stratégique de l’État et les mécanismes du marché. Dans cette vision, l’État fixe les grandes orientations – notamment via les plans nationaux de développement – tandis que le secteur privé est appelé à innover, investir et créer des emplois. Ce modèle hybride rompt à la fois avec le dirigisme des premières décennies post-indépendance et avec la libéralisation brutale imposée par les programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990. Il s’inscrit dans une tendance plus large en Afrique de l’Ouest, où des pays comme le Sénégal avec le Plan Sénégal Émergent ou le Ghana avec ses politiques industrielles cherchent également à concilier planification et initiative privée.

Le PND 2026-2030, qui mobilisera près de 20 milliards de dollars auprès des partenaires financiers, donne une nouvelle ampleur à cette stratégie. L’accent mis sur les « champions nationaux » – ces entrepreneurs locaux capables de peser dans des secteurs clés – révèle la volonté de l’État de ne pas se limiter à un rôle de régulateur, mais d’accompagner activement l’émergence d’un capitalisme ivoirien. Serge-Aimé Bile incarne cette ambition : son groupe s’est diversifié dans les services financiers avec l’acquisition d’Alios Finance en 2025, et ses activités de construction et d’ingénierie participent aux grands projets d’infrastructures du pays.

Des champions nationaux à l’échelle régionale

La dimension régionale de ces champions est un autre enseignement fort. En s’implantant au Sénégal, au Ghana, au Bénin et au Cameroun, Bile illustre la capacité des entreprises ivoiriennes à devenir des acteurs paneuropéens. Cette dynamique s’ancre dans la progression de l’intégration régionale, notamment via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), et dans une volonté de diversifier les marchés pour réduire la dépendance à l’économie nationale. Elle pose néanmoins une question : ces succès individuels parviendront-ils à essaimer suffisamment pour créer un tissu dense de PME capables de soutenir une industrialisation inclusive ?

Le PND 2026-2030 entend répondre à ce défi en renforçant le dialogue public-privé et en améliorant encore le climat des affaires. Mais la réussite de ce nouveau chapitre dépendra de la capacité à maintenir l’équilibre entre un État stratège et un marché dynamique, sans tomber dans les écueils d’une économie de rente ou d’une intervention excessive. L’expérience ivoirienne, suivie de près par ses voisins, servira de test pour ce modèle hybride en Afrique de l’Ouest.

Alors que le continent africain cherche des voies de développement alternatives, la Côte d’Ivoire propose un modèle pragmatique qui refuse les dogmes. Si le « ouattarisme » a déjà porté ses fruits, la prochaine décennie dira si cette troisième voie peut créer une prospérité durable et inclusive, capable de résister aux chocs extérieurs et de transformer structurellement l’économie.