Le cacao ivoirien, moteur économique national, est confronté à une double impasse : 200 000 tonnes de fèves demeurent invendues tandis que 100 000 tonnes supplémentaires, déjà inventoriées, ne sont pas enlevées. Les organisations paysannes réclament un audit sur 291 milliards FCFA de fonds publics et menacent de bloquer la filière si rien n'est fait.

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Cacao invendu : une accumulation préoccupante

Le spectre du cacao invendu plane sur la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial. Le Syndicat national agricole pour le progrès (Synap-CI) a donné l'alerte le 28 juillet 2026 : 200 000 tonnes de fèves, soit environ 10 % de la récolte annuelle, n'ont trouvé preneur. Ce chiffre, confirmé par plusieurs sources syndicales, traduit un déséquilibre entre une offre abondante et une demande mondiale atone, fragilisée par l'inflation et le ralentissement économique dans les pays consommateurs. Le président du Synap-CI, Moussa Koné, a lancé un ultimatum sans équivoque : « Si le gouvernement n'achète pas, il y aura des remous. »

Parallèlement, la Coordination rurale de Côte d'Ivoire (CR-CI) a révélé un autre blocage : 100 000 tonnes de cacao, pourtant inventoriées par le Conseil Café-Cacao, n'ont pas été enlevées depuis plusieurs mois. Une enveloppe de 291 milliards FCFA, débloquée par l'État pour financer l'enlèvement et soutenir les planteurs, serait au cœur des contestations. Lors d'une conférence de presse le 29 juillet, le président de la CR-CI, Ehora Yao Léonard, a exigé un audit indépendant, dénonçant une « gestion opaque » et des fonds « dévoyés ». La situation expose les producteurs à une dégradation de la qualité des fèves et à des pertes financières massives.

Une crise de confiance dans la gouvernance de la filière

Ces deux crises, bien que distinctes, alimentent un même sentiment de défiance. Les producteurs reprochent aux organes de régulation – Conseil Café-Cacao et Organisation interprofessionnelle agricole (OIA) – de privilégier les orientations gouvernementales au détriment des intérêts des planteurs. Lors de la première Journée de l'OIA café-cacao, tenue le 25 juillet à Duékoué, les producteurs ont exprimé leur « profonde déception » face au discours jugé trop politique de l'institution. Le Synap-CI a déploré que l'OIA se considère comme un simple exécutant de la politique gouvernementale, plutôt qu'un défenseur des agriculteurs.

Ces tensions surviennent alors que le Conseil Café-Cacao prévoit de généraliser la carte du producteur à partir de septembre 2026, mesure de traçabilité censée moderniser la filière et garantir une meilleure rémunération. Mais pour les syndicats, cette réforme paraît déconnectée des urgences du terrain : comment imposer une traçabilité quand des centaines de milliers de tonnes restent invendues ou bloquées ?

Des causes multiples, des effets en cascade

L'accumulation des stocks invendus s'explique par une conjonction de facteurs. D'une part, l'offre mondiale de cacao a augmenté, portée par de bonnes récoltes en Afrique de l'Ouest. D'autre part, la demande des pays consommateurs, notamment en Europe, a ralenti sous l'effet de l'inflation et de la baisse du pouvoir d'achat. Les cours mondiaux du cacao, déjà sous pression en juin 2026, n'ont pas permis d'écouler les stocks. Parallèlement, les difficultés logistiques – transport, stockage, financement – exacerbent la situation, comme en témoignent les 100 000 tonnes non enlevées.

Ce double phénomène fragilise une filière qui emploie des millions de personnes et représente environ 10 % du PIB ivoirien. Les producteurs, souvent dépourvus de trésorerie, sont les premières victimes : ils doivent supporter le coût du stockage et subissent la dépréciation de leur récolte. Les pertes pourraient se chiffrer en dizaines de milliards de FCFA si les fèves se dégradent.

Un enjeu régional et des précédents inquiétants

La crise ivoirienne n'est pas isolée. Au Ghana, deuxième producteur mondial, des difficultés similaires ont été signalées : des retards dans les paiements aux producteurs et des problèmes de commercialisation. Cette situation fragilise l'ensemble de la filière cacao ouest-africaine, qui fournit près des deux tiers de l'offre mondiale. Les tentatives de régulation par les organisations intergouvernementales, comme l'Initiative cacao ivoirien-ghanéen, peinent à contrer la volatilité des cours et le déséquilibre structurel entre offre et demande.

Au-delà du cacao, cette crise illustre les limites d'un modèle agricole où les réformes de modernisation (traçabilité, mécanisation) se heurtent à des problèmes de gouvernance et de financement. La Côte d'Ivoire, qui ambitionne de transformer localement une part croissante de sa production, doit d'abord résoudre l'urgence : écouler les stocks et restaurer la confiance des producteurs. L'exigence d'un audit indépendant traduit une demande de transparence qui, si elle n'est pas satisfaite, pourrait déboucher sur des mouvements sociaux aux conséquences économiques et politiques majeures.

Le blocage du cacao ivoirien pose une question plus large : comment concilier les impératifs de modernisation d'une filière stratégique avec les réalités du marché mondial et les aspirations des producteurs ? La réponse engagera non seulement l'avenir du cacao ivoirien, mais aussi la crédibilité des politiques agricoles régionales.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)