En marge du sommet Africa Forward à Nairobi, l'ancien commissaire de l'UEMOA Kako Nubukpo a présenté un livre blanc sur la démocratie en Afrique. Il en profite pour livrer une lecture critique du rapprochement français avec les pays anglophones, qu'il juge superficiel tant que le dossier monétaire, et notamment celui du franc CFA, reste en suspens. Alors que l'aide publique au développement recule et que les économies ouest-africaines cherchent des marges de manœuvre, ses propos résonnent avec les récentes évolutions macroéconomiques, de l'inflation à 15,7 % à la remontée de la note souveraine du Nigeria.

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Le sommet Africa Forward, co-présidé par Emmanuel Macron et William Ruto, se voulait une vitrine de la nouvelle solidarité internationale avec l'Afrique. Pourtant, pour Kako Nubukpo, ce rendez-vous illustre surtout la persistance d'une logique d'empire que la France n'a pas su dépasser. Dans un entretien à l'Agence Ecofin, l'économiste togolais dénonce un « virage anglophone » de façade : tant que Paris ne s'attaquera pas au fond du problème — le franc CFA et la souveraineté monétaire des États africains — son discours restera inaudible.

Ce constat intervient dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires des pays ouest-africains se réduisent. Le dernier rapport de l'Infrastructure Consortium for Africa évoque un déficit de 118 milliards de dollars, tandis que l'inflation atteint 15,7 % dans la région. Parallèlement, la fermeture de l'USAID et les coupes dans les budgets d'aide européens contraignent les États à diversifier leurs partenariats. C'est le premier des trois appels au changement que Nubukpo a formulé lors de la présentation du livre blanc de la Fondation de l'innovation pour la démocratie : passer de dépendances subies à des interdépendances choisies.

Le deuxième appel concerne l'éducation : Nubukpo prône un « protectionnisme éducatif » pour former des élites capables de penser le développement depuis l'Afrique, plutôt que dans des cadres importés. Enfin, il insiste sur la nécessité d'une continuité territoriale entre l'UEMOA et l'AES (Alliance des États du Sahel), afin d'éviter une fragmentation économique qui affaiblirait la région face aux grandes puissances.

Mais le point nodal reste la monnaie. Pour Nubukpo, l'éco — la future monnaie unique de la CEDEAO — est « un objet politique qui attend une décision politique, pas un alignement technique ». En clair, les critères de convergence macroéconomique ne suffiront pas : il faut une volonté collective de rompre avec le système actuel. La récente décision de S&P de relever la note du Nigeria à « B » montre que les marchés peuvent saluer des réformes, mais cela ne résout pas la question de l'autonomie monétaire.

Le silence de la France sur ce dossier lors du sommet de Nairobi est donc significatif. Selon Nubukpo, le pays « reste dans une économie d'empire » où les relations avec les anciennes colonies sont pensées en termes de dépendance plutôt que de partenariat équitable. Le virage anglophone — illustré par la présence de Bola Tinubu et John Mahama — ne changera rien tant que le franc CFA n'aura pas été remplacé par une monnaie gérée souverainement par les États ouest-africains.

Cette analyse met en lumière un paradoxe : alors que l'Afrique de l'Ouest cherche à renforcer sa souveraineté budgétaire et monétaire, les initiatives comme Africa Forward risquent de perpétuer les asymétries. La question posée par Nubukpo est donc double : comment concilier diversification des partenariats et affirmation d'une identité économique propre ? Et comment faire de l'éco un levier de développement, et non un simple symbole ?

Le débat ouvert par Kako Nubukpo dépasse largement le cadre du sommet Africa Forward. Il renvoie aux choix fondamentaux que l'Afrique de l'Ouest doit opérer dans un monde où les aides se raréfient et où les puissances émergentes offrent des alternatives. La question monétaire, loin d'être un simple détail technique, conditionne la crédibilité de toute ambition de souveraineté. L'avenir dira si les chefs d'État sauront transformer ces appels en décisions politiques concrètes.

Données de référence : Inflation : 0.4% (FMI) · Inflation : 0.4% (FMI)