Dix ans après l'entrée en vigueur de l'accord de partenariat économique, l'UE et la Côte d'Ivoire ont ouvert des négociations sur un accord complémentaire de facilitation des investissements durables. Alors que l'UE représente 40 % des investissements directs étrangers ivoiriens, ce nouvel instrument doit accompagner le plan national de développement 2026-2030. Mais les discussions révèlent des divergences profondes sur la durabilité, la traçabilité et la valeur locale.

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Un partenariat à la croisée des chemins

Le mercredi 2 septembre, les eurodéputés de la commission du commerce international (INTA) ont fait le point sur les négociations du SIFA (Sustainable Investment Facilitation Agreement) avec la Côte d'Ivoire, lancées en juillet dernier. Ce futur accord, distinct de l'APE signé en 2016, vise à améliorer la transparence réglementaire, simplifier les procédures administratives et stimuler les investissements privés européens. Il s'inscrit dans une stratégie plus large de l'UE pour renforcer ses liens économiques avec l'Afrique de l'Ouest, alors que la région attire de nouveaux partenaires comme la Chine et la Turquie.

Le poids de la Côte d'Ivoire dans ce dispositif est central : troisième économie de la CEDEAO, elle est un partenaire commercial clé pour l'UE. Les investissements directs européens y ont atteint 3,8 milliards d'euros en 2024, soit environ 40 % des IDE reçus par le pays. Ce chiffre illustre l'ancrage européen dans l'économie ivoirienne, mais aussi la dépendance de celle-ci à quelques secteurs, notamment le cacao et les ressources extractives. Le nouvel accord doit accompagner le plan national de développement 2026-2030, qui prévoit 175 milliards d'euros d'investissements, dont 70 % devraient provenir du secteur privé. Un défi de taille pour un pays qui cherche à diversifier son économie et à créer des emplois pour une population jeune.

Cacao, durabilité et réalités locales

Le cacao s'est imposé comme le principal sujet des discussions. Catarina Vieira, rapporteure de la commission INTA pour l'Afrique de l'Ouest, a demandé des engagements solides sur la durabilité, la déforestation et la conduite responsable des entreprises. Javier Moreno Sánchez a insisté sur la création de valeur locale et l'amélioration des conditions sociales. En écho, les autorités ivoiriennes et une partie de la filière réclament une transformation locale accrue, afin que les producteurs bénéficient davantage de la valeur ajoutée du chocolat. Mais ces exigences se heurtent aux réalités d'une économie où la transformation reste embryonnaire et où les coûts de mise en conformité pèsent sur les PME.

Les divergences sont également politiques. Jörgen Warborn (PPE, suédois) a mis en garde contre des exigences de traçabilité et de durabilité disproportionnées, susceptibles de détourner une partie des exportations ivoiriennes vers d'autres marchés, notamment asiatiques. Cette crainte n'est pas infondée : la Malaisie et l'Indonésie, grands producteurs d'huile de palme, ont déjà réorienté leurs ventes face aux normes européennes. Pour la Côte d'Ivoire, un tel scénario serait lourd de conséquences, le cacao représentant près de 40 % des recettes d'exportation. Les eurodéputés ont également interrogé la Commission sur les garanties offertes aux PME, le travail des enfants, le suivi de la mise en œuvre et le règlement des différends, des points qui restent en suspens.

Une intégration régionale en toile de fond

Au-delà du cas ivoirien, ces négociations s'inscrivent dans un contexte régional plus large. La Côte d'Ivoire est souvent présentée comme un modèle de stabilité et de croissance en Afrique de l'Ouest, avec une croissance économique qui devrait atteindre 7 % en 2026, selon le FMI. Mais cette dynamique est inégalement répartie au sein de la CEDEAO, et l'intégration régionale demeure un chantier inachevé. L'accord SIFA pourrait servir de test pour une approche européenne plus coordonnée vis-à-vis de l'UEMOA, alors que les discussions sur un partenariat similaire avec d'autres pays de la région n'ont pas abouti. Le Sénégal, par exemple, a vu sa croissance portée par les hydrocarbures, mais reste dépendant des importations et des financements extérieurs. La Côte d'Ivoire, elle, mise sur son agriculture et ses infrastructures pour attirer les investisseurs.

Les échanges entre l'UE et la Côte d'Ivoire ont triplé depuis 2016, mais les déséquilibres persistent : les exportations ivoiriennes restent concentrées sur quelques produits bruts, tandis que l'UE exporte des biens manufacturés et des services. Le SIFA pourrait aider à rééquilibrer cette relation en encourageant des investissements dans les chaînes de valeur locales, notamment dans l'agro-industrie et les énergies renouvelables. Les projets solaires comme Ferké Solar, inauguré en 2025, montrent la voie, mais leur financement dépend encore largement de l'aide publique au développement.

La question du règlement des différends reste épineuse. L'UE propose un mécanisme inspiré de ses accords récents, mais les organisations de la société civile ivoirienne redoutent un arbitrage privé qui contournerait les juridictions nationales. La transparence et la prévisibilité juridique sont pourtant essentielles pour attirer les investisseurs, mais elles ne doivent pas se faire aux dépens de la souveraineté nationale. Les négociations devront trouver un équilibre entre protection des investisseurs et droit de réguler de l'État hôte.

Une décennie de contrastes

Dix ans après l'entrée en application de l'APE, le bilan est contrasté. Les échanges ont augmenté, mais les promesses de développement industriel ne se sont pas pleinement matérialisées. La Côte d'Ivoire a certes enregistré des progrès en matière de gouvernance et de climat des affaires, mais les inégalités persistent, et le secteur privé local reste fragile. Le SIFA pourrait être l'occasion d'aller au-delà du simple commerce pour construire un partenariat plus équilibré, fondé sur des investissements durables et créateurs d'emplois. Mais les négociations s'annoncent longues et complexes, comme en témoignent les divergences entre eurodéputés eux-mêmes. La société civile ivoirienne, qui a joué un rôle clé dans les discussions sur l'APE, devra être étroitement associée pour garantir que les bénéfices soient partagés.

Alors que la Côte d'Ivoire s'apprête à lancer son plan national de développement 2026-2030, la réussite du SIFA dépendra de la capacité des deux parties à surmonter leurs différences. L'UE doit montrer qu'elle est un partenaire fiable, soucieux des réalités locales, et non un donneur de leçons. La Côte d'Ivoire, de son côté, devra démontrer sa capacité à mettre en œuvre les réformes nécessaires pour attirer des investissements de qualité. L'enjeu dépasse le cadre bilatéral : il s'agit de définir un modèle de coopération économique qui puisse inspirer d'autres pays de la région, à l'heure où l'Afrique de l'Ouest cherche à renforcer son intégration et à négocier sur un pied d'égalité avec ses partenaires internationaux.

Les négociations sur le SIFA révèlent les tensions d'un partenariat en transition, où l'UE cherche à concilier ses exigences normatives avec les réalités d'une économie émergente. Elles interrogent aussi la capacité de la Côte d'Ivoire à se positionner comme un hub régional, alors que la CEDEAO peine à harmoniser ses politiques commerciales. L'issue de ces discussions pourrait redéfinir les contours de la coopération UE-Afrique de l'Ouest pour la décennie à venir, au moment où d'autres puissances économiques s'imposent dans la région.

Vérification : La Côte d'Ivoire est la première économie de l'UEMOA et la deuxième de la CEDEAO après le Nigeria. · L'APE entre l'UE et la Côte d'Ivoire est appliqué provisoirement depuis 2016, donc en 2025 cela fait 9 ans, pas 10.