Fin juin 2026, le FMI et la Banque mondiale reclassaient le risque de surendettement de la Côte d’Ivoire de « modéré » à « faible », une première en Afrique subsaharienne. Moins d’un mois plus tard, le Sénégal s’apprête à désigner la banque Lazard comme conseiller pour traiter une dette publique gonflée par 13 milliards de dollars de passifs non déclarés, portant le ratio à 128,6 % du PIB. Ces deux annonces, quasi simultanées, dessinent des trajectoires opposées au sein de l’UEMOA et interrogent la soutenabilité des finances publiques ouest-africaines.
Dette publique : deux trajectoires opposées en Afrique de l’Ouest
Le FMI reclassifie la Côte d’Ivoire à risque « faible » de surendettement, tandis que le Sénégal fait appel à Lazard pour restructurer une dette gonflée par 13 milliards de dollars de passifs cachés.
59,3%
55,6%
7% /an
128,6%
13 milliards $
Lazard
📅 Chronologie des divergences
Arrivée d’Alassane Ouattara. Lancement d’une politique keynésienne financée par l’endettement.
Dernière année avant que le ratio dette/PIB ne commence à grimper.
Pic du ratio dette/PIB à 59,3 %. La stratégie d’investissement commence à porter ses fruits.
Le FMI et la Banque mondiale reclassent le risque de surendettement de « modéré » à « faible ». Ratio dette/PIB à 55,6 %.
Annonce de la désignation de Lazard comme conseiller. Dette à 128,6 % du PIB, dont 13 milliards $ de passifs non déclarés.
📊 Baromètre du surendettement
📌 En bref
Côte d’Ivoire : le pari keynésien porte ses fruits
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011, la Côte d’Ivoire a fait le choix assumé d’une politique budgétaire d’inspiration keynésienne, financée par l’endettement. Cette stratégie a soutenu une croissance moyenne supérieure à 7 % par an, mais a aussi fait grimper le ratio dette/PIB jusqu’à 59,3 % en 2024. L’annonce du 26 juin 2026 marque un tournant : pour la première fois depuis 2012, le ratio est redescendu à 55,6 %, grâce à une hausse des recettes fiscales et à une discipline budgétaire renforcée. Le pays devient ainsi le seul d’Afrique subsaharienne classé à risque « faible » de surendettement, tant pour la dette extérieure que pour la dette publique totale, selon les critères du FMI. Cette amélioration reflète une gestion plus active de la dette et un redressement budgétaire qui, sans remettre en cause les investissements sociaux, ramène progressivement les finances publiques vers l’équilibre.
Le contraste est saisissant avec la situation de 2012, année où la Côte d’Ivoire atteignait le point d’achèvement de l’initiative PPTE, bénéficiant d’un allègement de 4,4 milliards de dollars. Ce répit avait ouvert la voie à une politique d’investissements publics massifs, financés par de nouveaux emprunts. Aujourd’hui, le ratio dette/PIB est certes plus élevé qu’à l’époque (24,7 % en 2012), mais la qualité de la dette s’est améliorée, avec une part croissante de ressources concessionnelles et une maturité allongée. Le ministre Adama Coulibaly a souligné que cette reclassification récompense une « capacité d’endettement renforcée », fruit d’une combinaison de réformes fiscales et de gestion prudente des engagements.
Sénégal : la révélation d’un endettement caché
À l’opposé, le Sénégal traverse une crise de confiance inédite. Le 15 juillet 2026, Reuters annonçait que Dakar allait nommer la banque d’affaires américaine Lazard, assistée du cabinet parisien Global Sovereign Advisory, pour traiter sa dette souveraine. Cette décision fait suite à la découverte par le nouveau gouvernement de plus de 13 milliards de dollars de dettes non déclarées, soit plus d’un quart du PIB. Le ratio dette/PIB a bondi à 128,6 % fin 2024, contre 81,8 % cinq ans plus tôt, une trajectoire jugée insoutenable par les institutions internationales. Le FMI a suspendu un programme de prêt de 1,8 milliard de dollars, privant le pays d’un financement crucial alors que les échéances se rapprochent.
La nomination de Lazard, spécialiste des restructurations souveraines, signale une volonté de négocier un rééchelonnement avec les créanciers, qu’ils soient bilatéraux, multilatéraux ou privés. Le duo franco-américain devra naviguer dans un contexte tendu : les marchés obligataires africains sont déjà sous pression après les défauts du Ghana et du Zambie, et la transparence des comptes sénégalais est désormais scrutée. Cette crise révèle les failles d’un modèle qui, sous l’ancien régime, aurait masqué l’ampleur de l’endettement tout en continuant à emprunter sur les marchés internationaux.
Deux modèles, un même défi régional
Ces deux trajectoires opposées illustrent les divergences au sein de l’UEMOA, où la coordination budgétaire reste un défi. La Côte d’Ivoire, première économie de la zone, montre qu’une gestion rigoureuse peut inverser la tendance, mais son endettement reste élevé et dépendant de la croissance. Le Sénégal, de son côté, devra convaincre qu’il peut restaurer sa crédibilité auprès des investisseurs tout en préservant la stabilité financière régionale. Dans ce contexte, le rôle des institutions régionales comme la CRRH-UEMOA, qui refinance l’immobilier, ou de l’AFD, qui a mobilisé 5,5 milliards d’euros en Afrique en 2024, devient crucial pour offrir des alternatives de financement moins coûteuses et plus transparentes.
La divergence entre Abidjan et Dakar pose une question plus large pour l’Afrique de l’Ouest : comment concilier investissements publics et soutenabilité de la dette dans un environnement mondial marqué par la hausse des taux d’intérêt et la raréfaction des financements concessionnels ? Si la Côte d’Ivoire prouve qu’un rééquilibrage est possible, le Sénégal rappelle que les défauts de transparence peuvent compromettre des années de progrès. L’avenir de la région dépendra peut-être autant de la discipline budgétaire que de la qualité des institutions chargées de contrôler et d’orienter l’endettement public.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Solde budgétaire : -3.0% (FMI) · Dette publique brute : 56.3% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)