Le négoce des matières premières en Afrique de l'Ouest entre dans une nouvelle ère, marquée par la financiarisation croissante des grands traders et des tensions juridiques comme celle qui secoue le Groupe Castel à Singapour. Alors que la région reste dépendante de l'exportation de produits bruts, ces évolutions révèlent des fragilités structurelles et des enjeux de gouvernance. La CEDEAO, en quête d'intégration régionale, observe ces mutations avec attention.

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Un secteur en pleine mutation

Le rapport conjoint de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement, publié en 2025, met en lumière un paradoxe : l’Afrique ne commerce pas trop peu, mais son ouverture génère des effets limités sur la transformation économique. En Afrique de l’Ouest, le ratio échanges/PIB avoisine 55 à 60 %, un niveau comparable à celui de l’Asie de l’Est et du Pacifique. Pourtant, le PIB par habitant de l’Afrique subsaharienne ne représente que 16 % de celui de cette région asiatique. Ce décalage s’explique par la nature des biens échangés : près de 52 % des exportations africaines sont des produits primaires, et 85 % du commerce se fait avec des partenaires extérieurs au continent. Cette spécialisation maintient les économies dans les segments amont des chaînes de valeur, les exposant aux chocs des cours mondiaux.

La financiarisation du négoce accentue cette dynamique. Selon la CNUCED, les grands traders comme ADM, Bunge ou Cargill tirent désormais plus de 75 % de leurs revenus d’activités de financement structuré, et non du commerce physique. Ils agissent comme des intermédiaires financiers, monétisant les flux de matières premières via des instruments complexes. Pour l’Afrique de l’Ouest, cette évolution signifie que les recettes d’exportation dépendent de plus en plus de mécanismes financiers opaques, où la transparence et la régulation juridique deviennent cruciales.

L’affaire Castel : un révélateur de risques juridiques

L’affaire Castel illustre ces nouveaux risques. Vendredi 21 août, la Haute Cour de Singapour a accordé des injonctions à Romy et Alain Castel, bloquant le remplacement d’IBBM, la société de gestion qui pilote le Groupe Castel, acteur majeur des boissons en Afrique de l’Ouest. Cette décision intervient après le rejet d’un recours de Grégory Clerc et Pierre Baer contre leur suspension. Le conflit, qui se joue à Singapour, met en lumière l’importance des juridictions extraterritoriales dans la gouvernance des entreprises africaines, et les fragilités juridiques qui peuvent émerger lorsque les actifs et les décisions sont dispersés à l’international.

Pour la région, ce litige n’est pas anodin : il montre que la financiarisation du négoce s’accompagne de montages juridiques complexes, où les contentieux peuvent se régler loin des capitales ouest-africaines. Or, les États de la CEDEAO, engagés dans des réformes pour améliorer le climat des affaires, voient leurs efforts contrariés par ces mécanismes offshore qui échappent aux juridictions locales. La question de la souveraineté juridique devient alors centrale.

Intégration régionale et dépendance aux cours

L’intégration régionale, pilier de la CEDEAO, pourrait offrir des réponses. En mutualisant les infrastructures de négoce et en harmonisant les cadres réglementaires, les États pourraient mieux capter la valeur ajoutée des matières premières. Cependant, les progrès restent lents : les chaînes de valeur régionales sont peu développées, et les échanges intra-africains demeurent faibles (moins de 15 % du total). La ZLECAF, entrée en vigueur en 2021, n’a pas encore produit d’effets tangibles sur la transformation structurelle, comme le souligne le rapport.

En parallèle, la demande mondiale de matières premières critiques, notamment pour la transition énergétique, offre des opportunités. Le Sénégal, avec son pétrole et son gaz, la Côte d’Ivoire avec ses ressources minières, pourraient tirer parti de cette demande, mais à condition de diversifier leurs exportations et de renforcer la gouvernance. La financiarisation, si elle n’est pas encadrée, risque d’accentuer la dépendance aux cours et de fragiliser les économies.

Une gouvernance à repenser

Les injonctions de Singapour dans l’affaire Castel rappellent que la gouvernance des groupes familiaux et des multinationales opérant en Afrique de l’Ouest est souvent éclatée. Les conflits d’actionnaires, les dettes structurées et les trading houses basées à l’étranger créent des zones grises juridiques. Pour les régulateurs de la CEDEAO, le défi est de taille : comment protéger les intérêts locaux tout en attirant les investissements ? La réponse passe peut-être par une meilleure coopération judiciaire et une harmonisation des droits des affaires, mais aussi par une transparence accrue des flux financiers liés aux matières premières.

L’économie sénégalaise, qui affiche une croissance soutenue grâce aux hydrocarbures, et la Côte d’Ivoire, moteur régional, sont particulièrement concernées. Leur développement dépendra de leur capacité à négocier des contrats équilibrés et à maîtriser les outils financiers du négoce.

La financiarisation du négoce des matières premières n’est pas une fatalité, mais elle impose une réflexion approfondie sur les modèles de développement de l’Afrique de l’Ouest. Alors que les cours mondiaux restent volatils et que les contentieux internationaux se multiplient, la région doit trouver un équilibre entre attractivité et protection de ses intérêts. La CEDEAO, dans sa quête d’intégration, pourrait jouer un rôle clé en définissant des règles communes, mais cela suppose une volonté politique et une vision à long terme. L’avenir dira si les États sauront transformer ces défis en opportunités.