Le 16 juin 2026, à Banjul, une table ronde stratégique de la CEDEAO a réuni experts et missions techniques autour des barrières non tarifaires qui paralysent les échanges officiels. Malgré quarante ans d'existence, le commerce intrarégional plafonne entre 10 et 15 % du total, alors que le secteur informel, lui, prospère dans l'ombre. L'enjeu n'est plus seulement technique : il révèle l'incapacité chronique de l'institution à formaliser une réalité économique déjà en marche.
Commerce formel vs informel : le grand écart
Malgré 40 ans d’existence, la CEDEAO plafonne à 15 % d’échanges officiels. Pendant ce temps, l’informel explose.
C’est la part des échanges formels intra-CEDEAO — un taux stagnant depuis des années, loin des objectifs d’intégration.
Le commerce informel représente jusqu’à 75 % des flux transfrontaliers dans certaines zones — un volume estimé à plus de 10 milliards USD qui échappe aux radars officiels.
« Nos volumes d'échanges tournent autour de 12 ou 15 %. On peut faire mieux si on arrive à éliminer les BNT que nos commerçants rencontrent. »
— Mamadou Koné, Chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire
EN BREF
- → La table ronde de Banjul s’inscrit dans le 51e anniversaire de la CEDEAO (28 mai 2026).
- → Les barrières non tarifaires (BNT) restent le principal frein au commerce formel.
- → L’informel prospère dans l’ombre, porté par la flexibilité et la demande locale.
Côte d'Ivoire : indicateurs clés
-4,5%
du PIB (Banque mondiale)3,5%
(Banque mondiale)-3,0%
du PIB (FMI)56,3%
du PIB (FMI)Exportations : 22,7 milliards USD (Banque mondiale) — un poids lourd régional, mais le commerce intra-CEDEAO reste marginal.
Chronologie
Le constat, posé par Mamadou Koné, délégué de la Chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire, est celui d'une région « à la traîne ». « Nos volumes d'échanges tournent autour de 12 ou 15 %. On peut faire mieux si on arrive à éliminer les BNT que nos commerçants rencontrent », a-t-il déclaré. Cette stagnation, pourtant régulièrement dénoncée depuis des années, n'a jamais été accompagnée de réformes décisives. La table ronde de Banjul marque-t-elle un tournant ? Rien n'est moins sûr, mais le choix de la Gambie – pays hôte de la CEDEAO en 2026 – n'est pas anodin. Il s'inscrit dans la foulée du 51e anniversaire de l'organisation, célébré le 28 mai, et d'une série de rendez-vous qui devaient relancer l'intégration.
Pourtant, les chiffres officiels ne reflètent qu'une part mineure de la réalité. En intégrant le commerce informel – qui représente jusqu'à 75 % des échanges transfrontaliers dans certaines zones – le volume des transactions entre pays voisins bondirait spectaculairement. Razack Yessoufou, directeur de la facilitation des échanges à la Chambre de commerce du Bénin, insiste : « C'est une bonne solution si on peut avoir un régime qui prend en compte les difficultés auxquelles les commerçants transfrontaliers sont confrontés. » Derrière cette phrase, c'est tout un écosystème qui est pointé du doigt : les tracasseries administratives, les postes de contrôle illégaux, le manque d'harmonisation des normes.
La persistance de ces barrières non tarifaires n'est pas une fatalité technique ; elle est le symptôme d'une intégration à deux vitesses. D'un côté, les États ont signé des traités et des protocoles ; de l'autre, leurs administrations continuent de fonctionner comme si les frontières étaient étanches. Le commerce informel, lui, s'est adapté : il contourne, négocie, prospère. Il est devenu le véritable moteur de l'économie régionale, mais aussi une source de vulnérabilité – absence de protection sociale, fiscalité inexistante, difficultés d'accès au crédit.
Les leçons d'un échec annoncé
Le débat de Banjul ne porte donc pas seulement sur des mesures techniques comme le régime commercial simplifié. Il interroge la capacité de la CEDEAO à transformer ses engagements en réalité concrète. Les 50 ans de l'institution, célébrés en 2025, avaient déjà mis en lumière le décalage entre les discours et les faits. Les annonces de corridors routiers, de guichets uniques, de normes communes se heurtent à une mise en œuvre laborieuse, freinée par les intérêts nationaux et les lourdeurs bureaucratiques.
Une fenêtre d'opportunité ?
Pourtant, plusieurs facteurs pourraient jouer en faveur d'une accélération. La pression de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) oblige les États ouest-africains à harmoniser leurs positions. La numérisation des procédures douanières progresse, portée par des initiatives comme le Système d'échange d'information de la CEDEAO (ECOWAS Trade Information System). Enfin, la crise du coût de la vie pousse les gouvernements à rechercher des solutions pour fluidifier les chaînes d'approvisionnement et réduire les prix.
Mais la route est longue. Les 10 milliards de dollars annuels qui s'évaporent dans le commerce informel, selon une étude récente citée en marge des discussions, représentent autant de recettes fiscales perdues et de protections refusées aux commerçants. Formaliser ne signifie pas tuer l'informel, mais l'accompagner vers un cadre plus sécurisé. C'est tout l'enjeu des prochains mois : les résolutions de Banjul devront être suivies d'actes, sous peine d'un énième rendez-vous manqué.
Le rendez-vous de Banjul n'est qu'une étape dans un processus séculaire. Mais il pose une question fondamentale : à force de vouloir formaliser à tout prix, la CEDEAO ne risque-t-elle pas de reproduire les schémas qui ont échoué ailleurs ? L'informel n'est pas un ennemi à abattre, mais un indicateur de la résilience d'économies qui ont appris à se passer des institutions. L'intégration régionale ne pourra réussir qu'en reconnaissant cette réalité hybride, où le formel et l'informel ne cessent de s'entremêler.