Le Conseil du Café Cacao a annoncé mercredi la fin du programme de rachat des stocks de cacao bloqués, un engagement pris en janvier pour résoudre une crise qui a privé de revenus une partie des cinq millions de personnes vivant de la filière. Le coût de l'opération s'élève à 280 milliards FCFA, mais les syndicats contestent le volume retenu. Cette sortie de crise intervient après une chute des cours mondiaux et un prix bord champ fixé à 2 800 FCFA en octobre, avant d'être réduit à 1 200 FCFA en mars.
Cacao : sortie de crise, risques persistants
Le Conseil du Café-Cacao met fin au rachat des stocks. Un coût colossal, des questions ouvertes.
Chronologie de la crise
Les risques qui demeurent
Contexte macroéconomique
« Le programme de rachat des 100 000 tonnes de cacao est bel et bien terminé. »
Le Conseil du Café Cacao (CCC) a confirmé, dans un communiqué publié mercredi soir, que le programme de rachat des 100 000 tonnes de cacao entassées dans les entrepôts des coopératives est « bel et bien terminé ». 280 milliards de FCFA ont été débloqués pour exécuter cette opération, un montant équivalent à près de 2 % du budget de l'État ivoirien. Cette intervention, inédite par son ampleur, marque la fin d'une crise qui a ébranlé le premier producteur mondial de cacao depuis le début de l'année, mais elle laisse en suspens des questions fondamentales sur la gestion d'une filière stratégique.
Un pari financier colossal
La crise est née d'un double choc : après des sommets historiques fin 2024, les cours mondiaux du cacao ont dévissé à partir de mi-2025, tandis que l'État ivoirien avait fixé en octobre un prix bord champ record de 2 800 FCFA le kilogramme, en pleine période électorale. Cette décision, saluée par les producteurs, s'est heurtée à une réalité du marché : les exportateurs, ne pouvant acheter la fève à ce prix sans subir des pertes massives, ont ralenti leurs achats. Les stocks se sont accumulés, les revenus se sont taris, et le secteur, qui fait vivre environ 5 millions de personnes, s'est retrouvé asphyxié.
L'État a alors choisi d'acheter directement les stocks bloqués au prix de 2 800 FCFA, un effort financier considérable pour résorber ce goulot d'étranglement. Mais les syndicats de la filière ont contesté le volume de 100 000 tonnes avancé par le gouvernement, le jugeant sous-estimé. Cette controverse n'est pas anodine : elle révèle les difficultés de régulation d'un système où l'information sur les stocks réels est parcellaire et où les intérêts des différents maillons divergent.
Le choix de maintenir un prix élevé en octobre, puis de le réduire de près de 60 % à 1 200 FCFA en mars, illustre le dilemme des autorités ivoiriennes. D'un côté, il s'agit de protéger le revenu des producteurs, un impératif politique et social dans un pays où le cacao est un pilier économique. De l'autre, cette protection a un coût budgétaire direct, qui s'ajoute aux pertes liées aux exportations. La baisse de mars a d'ailleurs été perçue comme une capitulation face aux réalités du marché mondial, mais elle était inévitable pour préserver la compétitivité de la Côte d'Ivoire face au Ghana voisin, deuxième producteur mondial, confronté aux mêmes difficultés.
Un test pour l'économie ouest-africaine
Cette séquence révèle des fragilités structurelles qui dépassent le seul cas ivoirien. Selon le rapport d'AfroInvest intitulé « Filière cacao Côte d'Ivoire : Anatomie d'une crise (2012-2026) », publié en juin dernier, la filière souffre depuis plus d'une décennie d'un manque d'investissements dans la productivité et d'une dépendance excessive aux cours mondiaux. La volatilité des prix, amplifiée par les changements climatiques et les spéculations financières, rend de plus en plus difficile la stabilisation des revenus des producteurs.
La réponse ivoirienne, qui consiste à faire jouer à l'État un rôle d'acheteur en dernier ressort, soulève des questions pour l'ensemble de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). D'autres pays producteurs, notamment le Ghana, observent attentivement cette expérience. Si elle réussit, elle pourrait inspirer des mécanismes de soutien similaires dans la région ; si elle échoue, elle risque de dissuader les interventions publiques jugées trop coûteuses. La pression est d'autant plus forte que le cacao représente 14 % du PIB ivoirien et constitue une source majeure de devises et de recettes fiscales.
Au-delà de l'aspect strictement économique, cette crise a une dimension politique évidente. Le prix de 2 800 FCFA avait été annoncé trois semaines avant l'élection présidentielle d'octobre 2025, dans un contexte de campagne électorale. La gestion de la crise et son dénouement interviennent dans un climat social tendu, où les organisations de producteurs, soutenues par l'ICCO, réclament une plus grande transparence. L'État sort d'une opération lourde, mais sa crédibilité en tant que régulateur est en jeu.
L'opération de rachat a permis de débloquer une situation critique, mais elle ne résout pas les causes profondes de la vulnérabilité de la filière. La question de la transformation locale du cacao, de la diversification des revenus des producteurs et de la gestion des surplus demeure entière. L'expérience ivoirienne, suivie de près à Abidjan et Accra, constitue un test grandeur nature des capacités de l'État à absorber les chocs d'une économie mondialisée.
Alors que la Côte d'Ivoire referme ce chapitre, les tensions entre impératifs politiques, contraintes de marché et soutenabilité budgétaire restent entières. La gestion de cette crise aura des répercussions bien au-delà des frontières ivoiriennes, dans une région ouest-africaine où les matières premières demeurent le socle fragile de nombreuses économies. Le temps dira si cette intervention marque une inflexion durable dans la manière dont les États africains abordent la volatilité des cours, ou si elle n'aura été qu'un épisode coûteux dans une longue série d'ajustements.
Données de référence : Solde budgétaire : -3.0% (FMI) · Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)