La Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD) a présenté un bilan 2025 marqué par une accélération sans précédent : 935,8 milliards de Fcfa injectés dans 64 projets, soit une hausse de 82 % des décaissements par rapport à 2024. Ce bond, qui porte le taux de décaissement annuel de 16 % à 23,7 %, reflète une volonté de rattrapage après des années de mise en œuvre jugée lente. Mais au-delà des chiffres, c'est la répartition sectorielle et géographique qui interroge, alors que la banque célèbre sa note A de l'agence japonaise JCR obtenue en mai 2026, gage de crédibilité sur les marchés internationaux.

Infographie — Économie · Togo

L'analyse des 935,8 milliards de Fcfa engagés en 2025 révèle une priorité nette : la création de valeur et d'emplois productifs. Cette rubrique capte 667,6 milliards, soit 72 % des financements. Elle inclut des projets d'infrastructures économiques, d'industrialisation et de services, mais aussi des programmes agricoles comme celui soutenu au Togo. Cette polarisation suggère que la BOAD veut répondre à l'urgence de l'emploi dans une région où la population active croît de 3 % par an. Cependant, elle laisse peu de place à d'autres secteurs comme la santé et l'éducation, qui ne reçoivent que 5,4 % des fonds, soit 50,1 milliards. Ce déséquilibre pourrait compromettre le capital humain nécessaire à long terme pour soutenir la croissance.

La ventilation par grand axe montre aussi un effort pour l'intégration régionale (131,9 milliards) et la résilience climatique (129,6 milliards). Ces montants, bien que significatifs, restent modestes comparés aux 667,6 milliards dédiés à la production. Or, les défis climatiques en Afrique de l'Ouest – sécheresses, inondations, montée des eaux – exigent des investissements massifs. En mai 2025, la BOAD avait lancé un appel à manifestation d'intérêt pour une taxe climatique, signalant une recherche de nouveaux instruments. Mais les réalisations concrètes peinent à suivre : la part climat n'atteint que 13,8 % du total 2025.

Au Togo, deux projets illustrent la stratégie de la BOAD : la cité ministérielle de Lomé (20 milliards, 1 100 emplois) et le programme de mécanisation agricole (20 milliards, 500 emplois directs, plus de 60 000 emplois consolidés). Le premier vise à moderniser l'administration, le second à augmenter la production rizicole de 60 000 tonnes et les revenus des producteurs de 50 %. Ces chiffres sont ambitieux, mais ils reposent sur des hypothèses de rendement et d'organisation des filières qui restent à prouver. La BOAD mise sur des effets d'entraînement : la valeur ajoutée annuelle attendue est de 11 milliards pour la cité ministérielle et 3,5 milliards pour l'agriculture. Ces montants sont modestes dans l'absolu mais significatifs à l'échelle locale.

Le contexte régional renforce l'importance de ce bilan. La BOAD bénéficie depuis mai 2026 d'une note A de JCR, après avoir obtenu des prêts croisés avec la SFI en mai 2025 pour financer en monnaie locale. Cette notation améliore son accès aux financements internationaux et pourrait lui permettre d'augmenter ses volumes. Cependant, elle s'accompagne d'une pression accrue en matière de transparence et d'impact. Les 935,8 milliards de 2025 représentent une hausse de 82 % sur un an, ce qui est exceptionnel. Si cette tendance se confirme, la BOAD pourrait atteindre des décaissements annuels supérieurs à 1 500 milliards d'ici 2027.

Mais le rythme soutenu pose la question de la capacité d'absorption des pays membres. Le taux de décaissement, passé de 16 % à 23,7 %, reste encore faible. Cela signifie que près des trois quarts des engagements ne sont pas encore effectivement versés. La banque doit donc concilier ambition et efficacité, sous peine d'accumuler des projets en souffrance. Par ailleurs, la concentration des financements dans les transports et TIC (28,8 %) reflète une réponse aux goulets d'étranglement logistiques de la région, mais elle risque de négliger d'autres besoins, comme l'énergie ou l'eau.

Des choix stratégiques à l'épreuve de la réalité

La prédominance des emplois productifs répond à une demande politique urgente de création d'emplois, surtout chez les jeunes. Mais elle peut aussi être lue comme un pari sur un modèle de développement tiré par l'offre. La BOAD semble miser sur des projets à fort contenu en main-d'œuvre et à effet de levier rapide, comme le montrent les cibles d'emplois directs et indirects. Pourtant, l'expérience des projets antérieurs en Afrique de l'Ouest montre que les effets sur l'emploi sont souvent surestimés et que la qualité des emplois créés (formels vs informels) est cruciale.

Enfin, la dimension géographique est à souligner. La BOAD, basée à Lomé, accorde une place notable au Togo dans son bilan 2025. Cela peut refléter un effet de proximité ou une concentration volontaire pour démontrer l'impact. Mais pour une institution régionale, l'équilibre entre les huit pays de l'UEMOA reste un enjeu. L'absence de données ventilées par pays empêche de mesurer les disparités, mais des inquiétudes persistent quant à une possible inégalité de traitement entre les États membres.

Les initiatives récentes de la BOAD – notation JCR, prêts croisés SFI, taxe climatique – montrent une volonté de modernisation. Mais le bilan 2025, pour impressionnant qu'il soit, soulève des questions sur la soutenabilité, l'équilibre sectoriel et la capacité à transformer les engagements en réalisations concrètes.

La BOAD semble engagée dans une phase de croissance rapide, soutenue par des partenariats internationaux et une notation favorable. Cependant, le défi est double : maintenir ce rythme de décaissements tout en améliorant l'efficacité, et diversifier ses interventions pour ne pas négliger des secteurs essentiels comme la santé et l'éducation. La région ouest-africaine, confrontée à des défis démographiques et climatiques, attend de son bras financier qu'il combine volume et pertinence. L'année 2026 dira si cette accélération est durable ou si elle bute sur des limites structurelles.