Alors que la Côte d’Ivoire et le Ghana pèsent plus de 60 % de la production mondiale de cacao, les producteurs ivoiriens franchissent une étape décisive. Réunis au sein de la coopérative CADESA, plus de 4 000 planteurs ont lancé la construction d’une unité de transformation à San Pedro, pour un investissement de 9,84 milliards de FCFA. Ce projet illustre une volonté d’émancipation face à un marché historique dominé par les courtiers et les multinationales, dans un contexte régional marqué par une quête de souveraineté économique.

Infographie — Cacao

Un projet porté par les producteurs eux-mêmes

L’initiative de CADESA rompt avec le modèle traditionnel où la transformation est l’apanage de grands groupes étrangers. En devenant actionnaires de leur propre usine, les 4 000 planteurs visent à capter une part plus importante de la valeur ajoutée, estimée aujourd’hui à près de 80 % pour les seules étapes de broyage et de fabrication. Le choix de San Pedro, premier port cacaoyer du pays, n’est pas anodin : il permet de réduire les coûts logistiques et de renforcer l’ancrage local de la filière.

Un tournant face à la vulnérabilité des cours

Depuis mai 2026, les alertes sur la santé économique de la région se multiplient. La Côte d’Ivoire, bien que notée « BB » par Fitch avec une perspective stable, reste exposée aux fluctuations du cacao. En juin 2026, des articles soulignaient déjà que les revenus ivoiriens vacillaient au gré des marchés, et que la dépendance aux exportations de fèves brutes était un talon d’Achille. Le projet CADESA s’inscrit dans cette prise de conscience : transformer sur place permet de fixer les marges et de stabiliser les revenus des producteurs, moins soumis aux aléas des prix internationaux.

Un effet d’entraînement pour l’Afrique de l’Ouest ?

La Côte d’Ivoire n’est pas seule dans cette dynamique. Le Ghana, son voisin et concurrent, explore également des voies de transformation locale. Mais l’originalité du projet CADESA réside dans son portage direct par les producteurs. Si l’usine de San Pedro atteint sa capacité nominale, elle pourrait inspirer d’autres coopératives en Guinée, au Cameroun ou au Nigeria. La montée en puissance de la transformation locale est perçue comme un levier pour réduire la pauvreté en zone rurale et créer des emplois industriels, dans une région où le chômage des jeunes reste un défi majeur.

Des défis logistiques et financiers à relever

Malgré l’enthousiasme, le chemin est semé d’embûches. L’investissement de 9,84 milliards de FCFA nécessite un accompagnement technique et un accès durable au crédit. La coopérative devra aussi former ses membres à la gestion industrielle et négocier des contrats d’approvisionnement stables. La concurrence avec les usines des multinationales déjà installées – comme Cargill ou Barry Callebaut – pourrait se révéler rude. Mais le contexte réglementaire ivoirien, avec des mesures incitatives pour la transformation locale, joue en faveur des planteurs.

Une réponse aux enjeux de souveraineté économique

Au-delà du secteur cacaoyer, ce projet s’inscrit dans une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : la volonté de transformer les matières premières sur place. Du coton au textile en passant par l’or, les pays cherchent à rompre avec le schéma hérité de la colonisation. Le cacao, emblème de l’économie ivoirienne, devient ainsi un laboratoire pour de nouveaux modèles de développement, où les producteurs ne sont plus de simples fournisseurs, mais des acteurs à part entière de la chaîne de valeur.

L’initiative de CADESA pourrait bien marquer un tournant dans l’histoire du cacao ouest-africain. Si elle réussit, elle démontrera que les producteurs ont la capacité de se réapproprier leur avenir économique, et ce faisant, d’écrire une nouvelle page du développement régional.