Alors que les cours internationaux du cacao ont glissé sous les 4 000 dollars la tonne après des records en 2024-2025, le Ghana a choisi de ne pas répercuter cette baisse sur les producteurs. Le prix à la production reste inchangé à 41 392 GH¢ la tonne, une décision politique assumée mais qui soulève des questions sur la viabilité financière du Ghana Cocoa Board (COCOBOD) et sur la coordination avec la Côte d’Ivoire, où les planteurs réclamaient encore une hausse en mai.

Infographie — Cacao

Le 15 juin 2026, le gouvernement ghanéen a annoncé le maintien du prix d’achat du cacao aux producteurs, gelant ainsi le tarif malgré une tendance baissière des marchés. Selon Jérôme Sam, chef des affaires publiques de COCOBOD, la priorité est de protéger les moyens de subsistance des agriculteurs, déjà éprouvés par les maladies, l’orpaillage illégal et la hausse des intrants. Une concession compréhensible sur le plan social, mais qui expose l’organisme public à un risque d’endettement accru, car il devra absorber la différence entre le prix garanti et les recettes d’exportation.

Cette décision intervient dans un contexte régional contrasté. En Côte d’Ivoire, voisin et premier producteur mondial, les producteurs de la région de la Nawa avaient appelé le 15 mai 2026 à une revalorisation du prix, estimant que le niveau actuel ne couvrait pas leurs coûts. Le Conseil du Café-Cacao, de son côté, sensibilisait les coopératives aux enjeux de la mise en œuvre du nouveau dispositif de régulation. Les deux filières, historiquement liées par une stratégie commune de fixation des prix, semblent aujourd’hui emprunter des chemins divergents : Accra mise sur la stabilité sociale, Abidjan tente de concilier exigences des planteurs et équilibre financier.

Un choix politique aux lourdes implications financières

Le gel du prix n’est pas sans précédent, mais il intervient dans un cycle baissier qui réduit les marges de manœuvre. Alors que les records de 2024-2025 avaient permis à COCOBOD de reconstituer des réserves, la chute des cours – désormais entre 3 900 et 4 500 dollars la tonne – réduit son assiette. Si le Ghana avait suivi le marché, le prix aux producteurs aurait été revu à la baisse pour la deuxième fois depuis février 2026. En maintenant le tarif, COCOBOD assume un déficit potentiel qui devra être comblé par l’emprunt ou par des coupes dans ses autres programmes. La soutenabilité de la dette de l’organisme, déjà mise à mal par les réformes du FMI, est en jeu.

Parallèlement, ce choix protège contre un risque de contrebande vers les pays voisins, où les prix sont parfois plus élevés. En maintenant un écart favorable, le Ghana espère dissuader les trafics qui avaient nui à la filière pendant la saison 2023-2024. Cependant, cette barrière est fragile si la Côte d’Ivoire ajuste ses prix à la baisse pour suivre le marché. Les deux pays avaient pourtant promis une harmonisation de leurs stratégies après le sommet d’Abidjan en février 2026. Le maintien ghanéen pourrait donc isoler Accra et compromettre la coordination régionale.

Le dilemme régional : souveraineté ou alignement sur les marchés

La décision ghanéenne illustre le dilemme auquel sont confrontés les producteurs ouest-africains : comment concilier souveraineté sur les prix et réalité des marchés internationaux ? En maintenant le prix, le gouvernement cherche à rétablir la confiance des planteurs, érodée par des années de crise. Mais cette confiance ne pourra être durable que si la filière parvient à transformer localement une part croissante de la production, réduisant ainsi sa dépendance aux cours mondiaux. Or, les investissements dans la transformation locale, bien qu’en hausse, restent insuffisants pour absorber les excédents en période de baisse des cours.

La Côte d’Ivoire, de son côté, pourrait être tentée de suivre une voie plus libérale, en ajustant les prix pour préserver la compétitivité de son cacao sur le marché international. Mais le risque politique est élevé : en mai, les producteurs de la Nawa ont montré leur capacité de mobilisation. Abidjan doit donc naviguer entre les exigences des planteurs et la nécessité de maintenir des finances publiques saines. La pression monte alors que les deux pays s’apprêtent à renégocier les conditions de l’initiative Côte d’Ivoire-Ghana sur le cacao, lancée en 2020 pour peser sur les prix.

Au-delà du cas ghanéen, ce maintien du prix pose la question de la viabilité à long terme d’un système qui protège les producteurs contre la volatilité, mais au prix d’un endettement public. Les leçons des années 2010, où COCOBOD avait accumulé des dettes importantes, rappellent que ces politiques ont des limites. La tentation du statu quo pourrait, à terme, fragiliser l’ensemble de la filière ouest-africaine si elle n’est pas accompagnée d’une transformation structurelle.

Le pari ghanéen illustre une tension profonde entre stabilité sociale et orthodoxie financière. Alors que la Côte d’Ivoire observe et ajuste, l’avenir de la coopération entre les deux poids lourds du cacao mondial se jouera dans leur capacité à concilier protection des producteurs et assainissement des finances publiques, tout en accélérant la transformation locale pour réduire la dépendance aux marchés.