Le partenariat entre Paga et le réseau Sui, annoncé le 8 mai 2026, marque une inflexion stratégique pour la plus ancienne fintech africaine. En proposant des comptes en dollars à haut rendement, des passerelles crypto et de la tokenisation d'actifs réels, Paga répond directement à l'instabilité monétaire qui fragilise les économies ouest-africaines, dans un contexte régional où les politiques de subventions (comme au Maroc) peinent à endiguer les pressions inflationnistes.

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Paga, fondée en 2009 au Nigéria et présente dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, fraie un nouveau chemin en s'associant à Sui, une blockchain de couche 1 développée par Mysten Labs. Cette décision intervient quelques semaines après que Tayo Oviosu, fondateur de la société, a officiellement assumé le rôle de PDG général du groupe. Le timing n'est pas anodin : les monnaies locales de la région subissent une dépréciation continue, alimentée par le déficit commercial et les sorties de capitaux. Le franc CFA, bien qu'arrimé à l'euro, n'échappe pas à la perte de pouvoir d'achat des ménages ouest-africains.

L'offre conjointe porte sur quatre axes : des comptes en dollars à rendement adossés au stablecoin USDsui, des passerelles d'entrée et de sortie pour les cryptomonnaies, la tokenisation d'actifs réels (immobilier, obligations, projets solaires) et une infrastructure de paiement transfrontalière. En substance, Paga permet à ses utilisateurs de détenir un dollar numérique qui rapporte des intérêts, de convertir leur monnaie locale en crypto et d'investir dans des actifs tokenisés. C'est une rupture avec le modèle traditionnel de mobile money, qui se limitait jusqu'ici au transfert de fonds et au microcrédit.

Cette évolution s'inscrit dans une tendance plus large en Afrique de l'Ouest, où les fintechs cherchent à contourner les contraintes monétaires par la voie des stablecoins. Orange Money, Wave et MTN Mobile Money ont déjà introduit des services de change ou d'épargne en devises, mais Paga va plus loin en intégrant la blockchain pour offrir un rendement et une tokenisation. Le choix de Sui – un réseau rapide et économique – traduit une volonté de scalabilité: toucher un milliard d'Africains, comme l'a déclaré Oviosu.

Le contexte macroéconomique régional justifie cette stratégie. Depuis 2024, l'inflation dans l'UEMOA oscille autour de 5-6 %, tandis que le Nigeria (hors UEMOA) connaît une inflation à deux chiffres. Les politiques de subventions, comme celle maintenue par le Maroc fin avril 2026, stabilisent les prix intérieurs mais n'empêchent pas l'érosion des réserves de change. Dans ce cadre, les produits financiers libellés en dollar deviennent un refuge pour les épargnants et les entreprises qui veulent se prémunir contre la dévaluation.

La tokenisation d'actifs réels ouvre par ailleurs un nouveau champ d'investissement pour une population historiquement exclue des marchés financiers. En rendant accessibles des obligations ou des parts de projets solaires via la blockchain, Paga démocratise l'investissement tout en répondant aux besoins de financement d'actifs productifs. Cela pourrait attirer des capitaux de la diaspora, qui cherche des placements sécurisés et rentables en Afrique.

Cependant, le pari comporte des risques. La volatilité des cryptomonnaies, le cadre réglementaire encore flou dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest – notamment au Nigeria où la SEC durcit ses positions – et la dépendance à un réseau encore jeune (Sui a été lancée fin 2022) sont autant d'incertitudes. De plus, l'adoption massive de services crypto par des populations peu bancarisées suppose un effort éducatif colossal. Paga devra composer avec des régulateurs qui, dans l'UEMOA, surveillent de près les innovations monétaires pour préserver l'intégrité du franc CFA.

Le partenariat avec Sui révèle aussi une ambition géopolitique : offrir une infrastructure financière décentralisée qui réduit la dépendance aux systèmes occidentaux (SWIFT, correspondants bancaires). En ce sens, Paga se positionne comme un acteur clé de la souveraineté monétaire numérique africaine, un thème qui gagne du terrain depuis les discussions sur la monnaie électronique de la BCEAO.

Alors que les régulateurs de l'UEMOA planchent sur un cadre pour les crypto-actifs, l'initiative de Paga pourrait servir de test grandeur nature. Si elle réussit, elle accélérera l'intégration de la blockchain dans les services financiers de masse en Afrique de l'Ouest, remettant en question le monopole des monnaies traditionnelles et des banques centrales. La question n'est plus de savoir si les cryptomonnaies prendront pied dans la région, mais comment les autorités les encadreront pour en capter les bénéfices sans en subir les risques.