La Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) révèle que les transferts de fonds de la diaspora vers la CEMAC transitent désormais majoritairement par le mobile money, avec 1 354 milliards FCFA reçus sur ces comptes en 2024. Ce basculement, porté par la rapidité, le coût réduit et l'interopérabilité, interroge l'Afrique de l'Ouest où le mobile money est pourtant plus mature mais où les transferts internationaux restent encore largement dominés par les agences traditionnelles. Alors que la CEDEAO multiplie les initiatives pour harmoniser son marché commun et attirer les investissements, la question de la fluidité des flux financiers transfrontaliers devient stratégique.
Le rapport 2024 de la BEAC marque un tournant pour la zone CEMAC. Sur les 1 354 milliards FCFA reçus via mobile money, 804 milliards proviennent de la diaspora installée dans l'Union européenne, et 275 milliards de l'Amérique du Nord. Ces montants représentent une part croissante des transferts internationaux, au détriment des opérateurs historiques comme Western Union, MoneyGram ou encore les banques partenaires. Pour la BEAC, le mobile money s'impose comme le canal privilégié car il combine instantanéité, coûts réduits, accessibilité même en zones rurales, et interopérabilité croissante entre opérateurs de transfert d'argent et établissements de paiement mobile.
Ce phénomène a des implications directes pour l'Afrique de l'Ouest. Dans la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), le mobile money est plus ancien et plus répandu en volume de transactions nationales. Orange Money, MTN Mobile Money et Wave dominent le marché. Pourtant, les transferts de la diaspora ouest-africaine – estimés à plus de 5 000 milliards FCFA par an – restent en grande partie captés par les transferts bancaires et les réseaux spécialisés. L'exemple de la CEMAC montre qu'un changement de cap est possible, à condition de lever certains verrous.
L'interopérabilité est au cœur de cette transformation. En CEMAC, les accords entre opérateurs de transfert internationaux (comme Western Union) et les fournisseurs de mobile money ont permis de créditer directement les comptes des bénéficiaires. En Afrique de l'Ouest, si l'interopérabilité intra-régionale progresse – notamment via le GIM-UEMOA et le système de paiement instantané de l'UEMOA – les connexions avec les plateformes internationales restent limitées. Les coûts de change et les frais de commission freinent encore l'adoption massive du mobile money pour les transferts internationaux.
Le rapport de la BEAC souligne également le rôle des diasporas européennes. Près de 60 % des flux reçus via mobile money en CEMAC viennent de l'UE. Cette concentration s'explique par la forte diaspora centrafricaine en France, Belgique, Allemagne, et par la digitalisation des services financiers dans ces pays. Pour l'Afrique de l'Ouest, où les diasporas sont dispersées entre Europe, Amérique et Asie, l'enjeu est de nouer des partenariats avec les opérateurs de télécommunications et les fintechs présents dans ces régions. Des acteurs comme Orange, via sa filiale Orange Bank, ou MTN, avec son réseau Y'ello, ont déjà commencé à tisser ces liens.
Ce basculement a des conséquences financières directes. Les opérateurs traditionnels de transfert d'argent risquent de perdre des parts de marché, ce qui pourrait entraîner une baisse de leurs revenus en Afrique de l'Ouest. À l'inverse, les fintechs de mobile money pourraient capter une manne de commissions supplémentaires. Selon certaines estimations, le marché des transferts internationaux vers l'Afrique subsaharienne pèse environ 40 milliards USD par an. Une migration de 10 % de ces flux vers le mobile money représenterait des revenus supplémentaires de plusieurs centaines de milliards FCFA pour les opérateurs de paiement mobile.
La question réglementaire est cruciale. En CEMAC, la BEAC a encouragé l'interopérabilité et la baisse des coûts. En Afrique de l'Ouest, la BCEAO (Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest) a également promu l'inclusion financière via le mobile money, mais les plafonds de transactions et les exigences de connaissance du client (KYC) restent plus stricts pour les flux internationaux. Une harmonisation des réglementations au sein de la CEDEAO pourrait accélérer l'adoption, surtout dans le cadre du marché commun en construction.
Le contexte historique des articles récents de Cauris.africa montre que la région est en pleine mutation : la CEDEAO travaille sur l'harmonisation des investissements, le Sénégal déploie une offensive diplomatique pour attirer les capitaux, et Sonatel investit massivement dans les infrastructures. Ces dynamiques créent un terreau favorable à l'essor du mobile money comme vecteur de transferts internationaux. Toutefois, la concurrence de l'Égypte et d'autres pôles d'investissement en Afrique rappelle que la bataille pour capter les flux de la diaspora ne fait que commencer.
L'exemple de la CEMAC suggère que l'Afrique de l'Ouest pourrait connaître un basculement similaire dans les prochaines années, à condition de résoudre les freins réglementaires et techniques. Alors que les discussions sur l'intégration régionale progressent, la capacité à offrir des services de transfert internationaux compétitifs via mobile money deviendra un avantage comparatif clé pour les fintechs ouest-africaines. Reste à savoir si les opérateurs traditionnels sauront s'adapter ou s'ils laisseront la place à de nouveaux entrants plus agiles.