Le gestionnaire d'actifs Ninety One a annoncé, mardi 18 août, la clôture finale de son troisième fonds Africa Credit Opportunities à 404 millions de dollars d'engagements. Cette levée, réalisée malgré un contexte de tensions géopolitiques et de guerres tarifaires, confirme l'intérêt soutenu des investisseurs pour la dette privée africaine. Pour l'Afrique de l'Ouest, où les besoins de financement des entreprises et des infrastructures restent criants, ce signal intervient alors que la région cherche à diversifier ses sources de capitaux.

Infographie — Investissement

Le closing final du fonds ACO3, effet de levier inclus, dépasse largement la première clôture de 260 millions de dollars en novembre 2024. Ce succès traduit une appétence renforcée pour une classe d'actifs considérée comme un pont entre les capitaux internationaux et les économies émergentes. Ninety One, cotée à Londres et à Johannesburg, a su attirer des institutions de financement du développement, des fonds de pension et des family offices d'Afrique, d'Europe, du Royaume-Uni, des États-Unis et du Canada. Le portefeuille, déjà riche de plus de 30 investissements, couvre des secteurs clés comme les communications, la consommation, les services financiers ou encore la santé.

Pour l'Afrique de l'Ouest, cette annonce résonne particulièrement. La région, et singulièrement l'UEMOA, fait face à un déficit de financement estimé à plusieurs centaines de milliards de dollars pour ses infrastructures et ses PME. Les banques locales, souvent contraintes par des ratios prudentiels stricts, ne peuvent répondre seules à la demande. Dans ce contexte, la dette privée émerge comme une alternative crédible, offrant des maturités plus longues et des financements sur mesure. Le fonds de Ninety One, qui cible des entreprises leaders et des projets d'infrastructures critiques, pourrait ainsi bénéficier à des acteurs ouest-africains, même si la répartition géographique exacte des investissements n'est pas précisée.

Cette dynamique s'inscrit dans une évolution plus large observée depuis plusieurs mois. En juin 2026, le Niger a levé 44 milliards de FCFA de bons UEMOA, une opération validée par la BCEAO, malgré un isolement politique croissant. Ce paradoxe illustre la résilience des mécanismes financiers régionaux, qui continuent de fonctionner même lorsque les tensions diplomatiques s'intensifient. Parallèlement, la Côte d'Ivoire, locomotive économique de l'UEMOA, affiche une croissance soutenue, portée par des secteurs comme le cacao, l'or et le coton. Le groupe Endeavour Mining a ainsi revendiqué une contribution de 1 710 milliards de FCFA à l'économie ivoirienne entre 2021 et 2025, un chiffre qui confirme le poids du secteur minier.

Le secteur agricole, lui, reste confronté à des défis structurels. La filière cacao, qui représente plus de 60% de la production mondiale pour la Côte d'Ivoire et le Ghana, est au cœur de nouvelles stratégies. L'initiative lancée le 16 juin par les présidents Ouattara et Mahama vise à renforcer la coopération entre les deux géants, dans un contexte de volatilité des prix et de pressions réglementaires internationales. Ces efforts de consolidation, couplés à l'afflux de capitaux privés, pourraient redessiner les chaînes de valeur régionales.

Les tensions entre Abidjan et Ouagadougou, évoquées en juin, rappellent toutefois la fragilité des équilibres économiques transfrontaliers. Des milliers de commerçants dépendent de ces échanges, et toute perturbation a des répercussions immédiates sur les revenus des ménages. Dans ce contexte, la diversification des sources de financement, via des fonds comme celui de Ninety One, apparaît comme un enjeu stratégique pour réduire la vulnérabilité aux chocs politiques.

L'intérêt des investisseurs pour la dette privée africaine ne se dément pas, malgré un environnement macroéconomique incertain. Comme le souligne Nathaniel Micklem, co-responsable de l'initiative Emerging Market Alternative Credit, le déficit de financement pour les entreprises et les infrastructures de haute qualité crée des opportunités attractives pour les prêteurs expérimentés. Cette conviction est partagée par d'autres acteurs, qui multiplient les levées de fonds dédiées au continent.

Pour l'Afrique de l'Ouest, l'enjeu est de taille : attirer une partie de ces capitaux pour financer sa transformation structurelle. Les résultats semestriels des banques UEMOA, attendus dans les prochaines semaines, donneront un aperçu de la santé du secteur financier régional. Parallèlement, la croissance ivoirienne, projetée à plus de 7% pour 2026, offre un terreau favorable aux investisseurs. Mais la concurrence est rude avec d'autres régions émergentes, et la stabilité politique reste un critère décisif.

Un signal pour les acteurs locaux

La clôture de ce fonds envoie un signal positif aux entreprises ouest-africaines en quête de financements. Elle démontre que, malgré les discours sur les risques, les capitaux internationaux sont prêts à s'engager sur le long terme. Pour les PME et les projets d'infrastructure, cela pourrait se traduire par de nouvelles opportunités de crédit, à des conditions potentiellement plus avantageuses que celles des banques traditionnelles.

Toutefois, il serait erroné de voir dans cette annonce une solution miracle. Le montant de 404 millions de dollars, bien que significatif, reste modeste au regard des besoins. Il illustre néanmoins une tendance de fond : la finance privée prend progressivement le relais des financements publics, dans un contexte où l'aide au développement se raréfie et où les conditions d'accès aux marchés financiers internationaux se durcissent pour de nombreux pays africains.

Cette levée de fonds s'inscrit dans une tendance plus large de montée en puissance de la dette privée comme outil de financement du développement en Afrique. Pour l'Afrique de l'Ouest, elle souligne l'urgence de créer un environnement propice à l'investissement, tout en renforçant les mécanismes régionaux de régulation. Alors que les tensions géopolitiques persistent, la capacité de la région à attirer des capitaux privés sera un indicateur clé de sa résilience économique dans les années à venir.