Le 13 août 2026, le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb et son homologue nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine ont officiellement lancé le forage du puits d'exploration « Kafra Sud-Est 1 », à quelques kilomètres de la frontière algérienne. Cette opération, menée par la filiale ENAFOR de Sonatrach, vise une profondeur de 3 900 mètres et pourrait ajouter 90 000 barils par jour à la production nigérienne. Au-delà de l'événement technique, ce lancement acte un rapprochement stratégique entre Alger et Niamey, qui redessine les équilibres pétroliers régionaux au détriment des intérêts français et occidentaux.

Infographie — Uranium · Niger

Le forage de Kafra Sud-Est 1 s'inscrit dans une continuité historique que les observateurs auraient pu croire figée. Sonatrach détient un permis de prospection sur le bloc Kafra depuis 2005, couvrant 23 737 kilomètres carrés, et le contrat de partage de production signé en 2015 a été renouvelé en 2022. Mais c'est la conjoncture de 2026 qui donne à ce projet une dimension géopolitique nouvelle : le Niger, dirigé par un régime militaire depuis le putsch de juillet 2023, a réorienté ses alliances, tandis que l'Algérie cherche à étendre son influence dans un Sahel en recomposition. La cérémonie du 13 août, présidée par les deux Premiers ministres, n'est pas un simple geste protocolaire ; elle officialise une convergence d'intérêts économiques et sécuritaires.

Les réserves en jeu donnent la mesure de l'enjeu. Selon les autorités nigériennes, le bloc Kafra recèlerait plus de 260 millions de barils, mais les données d'Energy Intelligence, citées par la presse spécialisée, évoquent déjà 568 millions de barils identifiés à ce jour, avant même les résultats du troisième puits. Les découvertes de KFR-1 en 2018 (168 millions de barils de pétrole lourd) et de KFRN-1 en 2019 (400 millions de barils, dont une centaine récupérable) avaient déjà confirmé le potentiel de la zone. Ce nouveau forage, à 3 900 mètres de profondeur, vise à établir la viabilité commerciale d'un gisement qui pourrait transformer l'économie nigérienne. Le Niger, classé parmi les pays les moins avancés, produit actuellement environ 20 000 barils par jour pour le raffinage local et 90 000 barils par jour exportés via l'oléoduc vers le Bénin. L'objectif affiché de 110 000 barils quotidiens, soit une multiplication par cinq et demi, changerait radicalement l'échelle des recettes pétrolières disponibles pour l'État.

Cette montée en puissance s'opère dans un contexte régional où les dynamiques énergétiques se recomposent. À l'ouest, le Sénégal et la Mauritanie ont lancé la production du gaz naturel GTA, tandis que le pétrole de Sangomar au Sénégal a commencé à couler en 2024. Ces projets, portés par des majors occidentales, contrastent avec l'orientation prise par les régimes sahéliens, qui se tournent vers de nouveaux partenaires. Le Niger, après avoir expulsé les forces françaises et américaines, diversifie ses appuis : la Chine via la CNPC sur le bloc d'Agadem, et désormais l'Algérie via Sonatrach. Ce double ancrage, à l'est et au nord, illustre une stratégie de souveraineté énergétique qui ne dit pas son nom, mais qui se matérialise dans les contrats et les infrastructures.

Le volet technologique et humain du projet mérite attention. Les autorités nigériennes insistent sur le transfert de compétences et la formation des personnels locaux par ENAFOR Niger, filiale enregistrée à Niamey en avril 2026. Cette dimension, souvent reléguée au second plan dans les partenariats historiques, est ici mise en avant comme un argument politique. Elle répond à une critique récurrente des régimes sahéliens envers les accords antérieurs, jugés extractifs et peu vertueux. En associant la Sonidep, la compagnie nationale nigérienne, à toutes les étapes — forage, raffinage, pétrochimie, commercialisation — Alger et Niamey affichent une volonté de contrôle partagé. Le Premier ministre algérien a d'ailleurs évoqué une « chaîne complète » qui renforcerait les capacités de négociation nigériennes sur les marchés internationaux.

Une recomposition des alliances dans le Sahel

Ce rapprochement algéro-nigérien ne se limite pas au secteur des hydrocarbures. Il s'inscrit dans une dynamique plus large où Alger joue un rôle de médiateur et de partenaire économique dans un Sahel en crise. L'Algérie, qui partage une frontière de près de 1 000 kilomètres avec le Niger, voit dans ce projet un moyen de sécuriser sa périphérie tout en consolidant son statut de puissance énergétique régionale. Le forage de Kafra Sud-Est 1, à quelques kilomètres de la frontière, rappelle que les gisements ne connaissent pas les frontières : le bloc Tafassasset, côté algérien, est opéré par la même Sonatrach. Cette continuité géologique pourrait faciliter une exploitation coordonnée et renforcer l'interdépendance entre les deux pays.

Parallèlement, la France, historiquement présente dans le secteur pétrolier nigérien via des sociétés comme Orano (ex-Areva) pour l'uranium, voit son influence s'éroder. Le Niger, qui a suspendu ses exportations d'uranium vers la France en 2024, a réorienté sa production vers d'autres marchés. Le forage de Sonatrach, dans un contexte où le Niger cherche à diversifier ses partenaires, symbolise l'effacement progressif de Paris au profit d'acteurs comme Alger, mais aussi Pékin ou Moscou. Cette évolution, qui s'étend sur plusieurs années, est révélatrice d'une recomposition des équilibres géopolitiques dans une région où les ressources naturelles — uranium, pétrole, or — sont au cœur des stratégies de puissance.

Les défis sécuritaires ne sont pas absents de ce projet. La région d'Agadez, où se situe le bloc Kafra, est confrontée à des menaces jihadistes et à des trafics en tout genre. L'exploitation pétrolière dans ces zones requiert des dispositifs de protection qui impliquent les armées nationales, mais aussi des partenariats de sécurité. L'Algérie, forte de son expérience dans la lutte antiterroriste, pourrait jouer un rôle clé dans la sécurisation de la zone. Ce volet, rarement évoqué publiquement, est pourtant déterminant pour la viabilité du projet. La présence d'ENAFOR, filiale de Sonatrach, sur le terrain, témoigne d'un engagement de long terme qui dépasse le simple cadre commercial.

Au-delà du Niger, ce forage interroge les dynamiques régionales de production pétrolière. L'Afrique de l'Ouest, qui a vu ses exportations de brut augmenter grâce à des projets comme Sangomar ou Bonga, pourrait voir émerger un nouveau pôle au Sahel. Le Niger, avec ses réserves estimées, pourrait devenir un acteur non négligeable, même si les volumes restent modestes à l'échelle des géants comme le Nigeria ou l'Angola. La production de 110 000 barils par jour placerait le Niger au niveau de la Côte d'Ivoire, qui extrait environ 30 000 barils par jour. Cette montée en puissance, si elle se confirme, aurait des implications pour les équilibres régionaux, notamment en matière de transit et d'exportation. L'oléoduc vers le Bénin, dont la capacité maximale est de 180 000 barils par jour, offre une marge de manœuvre pour accueillir cette production supplémentaire.

Enfin, ce projet soulève des questions sur la place des hydrocarbures dans les stratégies de développement des pays sahéliens. Alors que la transition énergétique mondiale remet en cause la rente pétrolière à long terme, des pays comme le Niger misent sur l'exploitation de leurs ressources pour financer leur développement. Le contrat de partage de production signé en 2015, renouvelé en 2022, prévoit une répartition des bénéfices qui devrait, selon les autorités, profiter aux populations locales. Mais les leçons de l'histoire récente, notamment au Nigeria ou au Tchad, invitent à la prudence : la malédiction des ressources n'est jamais loin. La capacité du Niger à transformer cette manne en développement durable reste un défi majeur, dans un contexte de fragilité institutionnelle et de tensions sécuritaires.

Le lancement du forage de Kafra Sud-Est 1 par Sonatrach au Niger marque une étape symbolique dans la recomposition des alliances énergétiques au Sahel. Il illustre la capacité de nouveaux partenaires à s'implanter là où les acteurs historiques reculent, et pose la question de la souveraineté économique des États sahéliens. Alors que la région fait face à des défis sécuritaires et politiques majeurs, la réussite de ce projet dépendra de la capacité des deux pays à conjuguer exploitation des ressources, stabilité et bénéfices partagés. Dans un contexte où le gaz naturel du GTA et le pétrole de Sangomar redessinent la carte énergétique ouest-africaine, le Niger semble vouloir écrire sa propre page, loin des sentiers battus.