La décision de Cameco de redémarrer sa mine de Cigar Lake au Canada, interrompue depuis début juillet 2026, n’a que partiellement rassuré un marché mondial de l’uranium sous tension. Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), cette volatilité renforce une fenêtre d’opportunité déjà ouverte depuis la révision unilatérale des contrats miniers. Entre reprise du contrôle de l’uranium nigérien et verrouillage de la filière or malienne, une double dynamique de souveraineté extractive se dessine.
La double stratégie des États sahéliens
Entre reprise du contrôle de l’uranium nigérien et verrouillage de la filière or malienne, l’AES capitalise sur la volatilité des marchés.
Un levier de négociation renforcé alors que les perturbations au Canada (Cigar Lake, McArthur River) et au Kazakhstan tendent le marché.
Chronologie des tensions
Pertes estimées à 1,5 million de livres d’U₃O₈ — un manque à gagner qui tend le marché.
Suspension de Cigar Lake pendant 15 jours — Cameco redémarre le 15 juillet.
Niamey capitalise sur la volatilité pour renégocier les contrats miniers et affirmer sa souveraineté.
Les acteurs en présence
🔑 En bref
- • Volatilité mondiale — Les perturbations au Canada et au Kazakhstan renforcent le pouvoir de négociation des producteurs alternatifs.
- • Niger : 5% de l’offre — Un levier clé pour Niamey dans la renégociation des contrats miniers.
- • Double souveraineté — Uranium nigérien + or malien : l’AES verrouille ses ressources stratégiques.
Sources : Article Cauris — « Uranium et or : la double stratégie de souveraineté des États sahéliens » (2026). Données économiques : Banque mondiale, FMI.
Un marché mondial de l’uranium sous perfusion
La reprise des expéditions à Cigar Lake, annoncée le 15 juillet 2026 par Cameco, met fin à une suspension de quinze jours due à une panne de l’usine d’acide sulfurique de McClean Lake, exploitée par Orano. Ce redémarrage, combiné à la perspective d’une reprise de la production à McArthur River après les inondations de mai, allège les craintes de rupture d’approvisionnement pour les centrales américaines et européennes. Mais les analystes de BMO estiment que les pertes liées aux seules inondations pourraient atteindre 1,5 million de livres d’U3O8, un manque à gagner qui s’ajoute aux tensions nées des perturbations logistiques au Kazakhstan et du lobbying pour un embargo européen sur l’uranium russe. Dans ce contexte, chaque fournisseur alternatif – et le Niger en est un de poids avec 5% de la production mondiale – voit son pouvoir de négociation renforcé.
La fenêtre nigérienne
C’est dans ce climat que les autorités de Niamey, depuis le départ d’Orano de la gestion opérationnelle de la SOMAÏR en 2025, ont accéléré la renégociation des conditions d’exploitation. Un décret de juin 2026, évoqué dans nos précédentes analyses, conditionnait désormais tout nouvel accord à un taux de redevance de 15% et à une participation locale majoritaire. La pression sur le marché mondial donne du crédit à cette stratégie : sans l’uranium nigérien, l’écart entre l’offre et la demande se creuserait, rendant les centrales asiatiques et européennes plus dépendantes de la Russie. Le gouvernement nigérien l’a bien compris, qui a multiplié les contacts avec des investisseurs canadiens, chinois et russes pour diversifier ses partenaires, tout en maintenant Orano dans le jeu pour ne pas rompre les liens techniques.
L’or malien, deuxième pilier de la souveraineté
Parallèlement, le Mali a franchi une étape décisive dans le contrôle de sa filière aurifère. Depuis le 1er juillet 2026, la Banque nationale de développement agricole (BNDA) est devenue l’intermédiaire obligatoire pour toute transaction d’or artisanal, pendant que la Société des mines du Mali (SMM) s’est vu confier l’exclusivité de l’exportation de l’or issu des mines industrielles. Ce verrouillage, qui fait suite à la nationalisation de fait des permis d’exploration en 2025, répond à une double urgence : endiguer la fuite de devises estimée à 1,5 milliard de dollars par an selon la Cour des comptes malienne, et financer les importations de céréales et d’hydrocarbures dans un contexte de sanctions économiques de la CEDEAO. L’or représente encore 70% des recettes d’exportation du pays, et Bamako entend désormais capturer toute la valeur ajoutée, du puits à la fonderie.
Des logiques complémentaires
Uranium au Niger, or au Mali : les deux stratégies partagent un même impératif de souveraineté économique, mais diffèrent dans leur temporalité. Le Niger, confronté à un marché mondial tendu, peut imposer ses conditions sans précipitation, tandis que le Mali, sous pression financière immédiate, verrouille des circuits déjà existants. L’une et l’autre s’appuient sur l’expertise locale – l’École des mines de Niamey forme désormais les ingénieurs du ministère, et l’Institut de l’or de Bamako certifie les orpailleurs –, une innovation institutionnelle qui réduit la dépendance à l’expertise étrangère. Ces avancées ne sont pas sans risques : la baisse des cours de l’or, sensible depuis juin 2026, pourrait réduire la marge de manœuvre malienne, tandis que l’absence d’opérateur expérimenté pour relancer la production d’uranium à Imouraren – projet bloqué depuis 2015 – expose Niamey à des déboires techniques.
La convergence des tensions sur les marchés mondiaux et des volontés politiques locales redessine la carte du pouvoir minier en Afrique de l’Ouest. Le Niger et le Mali, en verrouillant leurs filières respectives, ne cherchent pas seulement à améliorer leurs termes de l’échange : ils construisent un modèle de développement où la ressource souterraine devient le levier d’une affirmation diplomatique. Reste à savoir si la volatilité des cours et la complexité technique de l’uranium permettront de pérenniser cette souveraineté nouvellement conquise.