Moins d’un an après avoir franchi le cap historique des premières exportations de pétrole brut depuis le champ de Sangomar, le Sénégal voit ses recettes extérieures chuter. Pétrole, gaz naturel liquéfié et or : les trois piliers censés porter la croissance du pays subissent un recul simultané. Ce trou d’air révèle la vulnérabilité d’un modèle économique extraverti, exposé aux aléas de production et à la volatilité des cours mondiaux.

Infographie — Pétrole · Sénégal

Un triple choc commercial

Les données disponibles font état d’une baisse significative des exportations sénégalaises de pétrole brut, de gaz naturel liquéfié et d’or. Pour le pétrole, les premières cargaisons issues du champ de Sangomar, opéré par Woodside, avaient marqué en 2024 une rupture historique. Mais les volumes semblent se contracter, alors même que le pays table sur une montée en puissance progressive. Le projet transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), coproduit avec la Mauritanie et porté par BP et Kosmos Energy, n’a pas encore atteint sa pleine capacité, ce qui limite les ventes de GNL. Quant à l’or, le métal jaune profite pourtant de cours élevés sur les marchés internationaux, mais les exportations diminuent, signalant des contraintes d’approvisionnement ou des difficultés dans les mines.

Cette configuration interpelle. Lorsque les prix mondiaux sont favorables, un repli des recettes traduit généralement des problèmes de volume plutôt que de demande. Pour le pétrole et le gaz, des difficultés techniques sur les sites de production ou des retards dans les calendriers de cargaisons pourraient expliquer la contre-performance. Dans le secteur aurifère, les obstacles sont souvent structurels : épuisement de gisements, tensions sociales, ou encore réglementations plus strictes. Les causes exactes restent à préciser, mais leur simultanéité suggère des fragilités systémiques.

Les fragilités du modèle sénégalais

Les hydrocarbures et l’or représentent une part déterminante des devises engrangées par le Sénégal. Toute contraction des volumes exportés se répercute mécaniquement sur les recettes fiscales attendues, sur la position extérieure et, à terme, sur la capacité de l’État à honorer ses engagements. Le gouvernement, qui a engagé un exercice de transparence budgétaire après l’audit des finances publiques, dispose de marges de manœuvre étroites pour amortir un choc commercial prolongé. La stratégie de croissance extravertie, fondée sur l’exportation de matières premières, montre ici ses limites.

Dans la sous-région, d’autres pays producteurs comme la Côte d’Ivoire ou le Ghana cherchent à diversifier leurs sources de revenus. Le Ghana, qui vient de conclure son programme avec le FMI misant sur une meilleure gestion des ressources, offre un contrepoint utile. Le Sénégal, jeune producteur, doit tirer les leçons de ces expériences pour ne pas répéter les erreurs de ses voisins, notamment la dépendance excessive aux cours internationaux et la difficulté à transformer localement les ressources.

La dimension géopolitique n’est pas absente. Les grands producteurs africains tentent de renégocier les contrats avec les majors pétrolières, dans un contexte de transition énergétique qui pèse sur les investissements à long terme. Le Sénégal, qui a signé des accords avec BP, Kosmos Energy et Woodside, voit sa production réelle dépendre en partie des décisions d’investissement de ces opérateurs. Un ralentissement des exportations pourrait aussi affaiblir le pouvoir de négociation de Dakar face à ses partenaires.

À plus long terme, la baisse actuelle interroge la soutenabilité du modèle économique sénégalais. Si le gouvernement a mis l’accent sur la transparence budgétaire, la diversification économique reste un objectif lointain. Le pays doit trouver un équilibre entre l’optimisation des recettes existantes et la recherche de nouvelles sources de croissance, dans un environnement régional où la concurrence pour attirer les investissements s’intensifie.

La situation du Sénégal illustre les paradoxes de l’économie extractive africaine : alors que les ressources abondent, les recettes fluctuent. Au-delà de Dakar, c’est tout le modèle de développement régional qui est questionné, dans un contexte de transition énergétique mondiale qui pourrait réduire la demande d’hydrocarbures à long terme. Les prochains mois diront si ce trou d’air est conjoncturel ou annonciateur de transformations plus profondes.

Vérification : Le Ghana a actuellement un programme actif avec le FMI (ECF approuvé en mai 2023), pas encore conclu.