TotalEnergies annonce des bénéfices records portés par la hausse des volumes hors zone de conflit et la performance du GNL. Le groupe, présent au Sénégal via Sangomar et le projet GNL Tortue, bénéficie directement de la montée en puissance de ce nouveau producteur ouest-africain. Mais ce succès interroge sur la capacité de Dakar à transformer cette manne en développement durable.

Les résultats du premier trimestre 2026 de TotalEnergies confirment une dynamique exceptionnelle : la major européenne a vu ses bénéfices s'envoler sous l'effet conjugué d'une augmentation de la production hors zone de conflit, de la forte demande de gaz naturel liquéfié (GNL) et d'un redressement du raffinage. Si la flambée des prix du pétrole liée aux tensions au Moyen-Orient a suscité des critiques, le groupe met en avant sa capacité à sécuriser des approvisionnements stables venant de régions comme l'Afrique de l'Ouest. C'est dans ce contexte que s'inscrit la montée en puissance du Sénégal, devenu depuis 2024 un producteur de pétrole avec le champ de Sangomar, et bientôt de GNL avec le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA).

Pour le Sénégal, l'arrivée de ces revenus pétroliers et gaziers représente une opportunité historique. Les recettes attendues pourraient financer des infrastructures, améliorer les services publics et soutenir la croissance. TotalEnergies, qui détient une participation significative dans ces projets, est un acteur clé de cette transformation. Cependant, les retombées pour l'économie sénégalaise ne sont pas automatiques. La question de la répartition de la rente, de la gouvernance des ressources et de l'impact sur les secteurs traditionnels (agriculture, pêche) se pose avec acuité.

Le risque de voir se développer une « malédiction des ressources » est réel. Plusieurs pays africains, du Nigeria à l'Angola, ont montré que l'abondance d'hydrocarbures peut freiner la diversification et exacerber les inégalités si elle n'est pas bien gérée. Le Sénégal a pour lui une relative stabilité politique et un cadre juridique – le Code pétrolier et gazier de 2019 – censé garantir une part équitable des revenus. Mais la mise en œuvre est cruciale : transparence des contrats, investissement dans les secteurs hors pétrole, création d'emplois locaux.

Par ailleurs, l'essor du GNL sénégalais s'inscrit dans une tendance mondiale de demande croissante de gaz, perçu comme une énergie de transition. TotalEnergies mise sur le GNL pour diversifier son portefeuille et répondre aux critiques environnementales. Pour le Sénégal, cette filière pourrait offrir des débouchés à long terme, mais elle soulève aussi des enjeux climatiques et de dépendance aux marchés volatils. Le pays doit jongler entre la nécessité de rentabiliser ses investissements et l'impératif de préparer l'après-pétrole.

Au-delà des profits de TotalEnergies, c'est donc tout un modèle de développement qui se joue au Sénégal. Les prochains mois, avec les premières recettes du pétrole et le démarrage du GNL, seront décisifs. Dakar parviendra-t-il à éviter le piège de la rente et à bâtir une économie diversifiée ? La réponse dépendra autant de la gouvernance nationale que de la capacité à négocier avec des géants comme TotalEnergies. Une question qui dépasse le Sénégal et concerne toute l'Afrique de l'Ouest, où de nouveaux producteurs émergent sur la scène énergétique.