Fondée en 2011 dans une Côte d'Ivoire tout juste sortie de crise, NSE.CI devenue Porteo Group incarne une ambition régionale : bâtir des infrastructures sans dépendre de l'extérieur. Avec 737 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025 et 12 000 employés, le groupe illustre une dynamique de souveraineté productive qui redessine les équilibres économiques ouest-africains. Cette trajectoire interroge les liens entre contrôle des chaînes de valeur, revenus extractifs et résilience régionale.
Selon le FMI
Selon le FMI
Selon la Banque mondiale
Selon la Banque mondiale
Une success-story issue de la reconstruction
L'histoire de Porteo Group est indissociable du relèvement ivoirien post-2011. Alors que les investisseurs fuyaient, Hassan Dakklallah a fait le pari inverse : miser sur la reconstruction nationale pour bâtir un champion africain. Quinze ans plus tard, l'entreprise est présente dans sept pays, réalise des ouvrages majeurs — voie express, ponts, échangeurs, data centers — et figure parmi les 500 premières entreprises du continent selon Jeune Afrique. Ce parcours révèle une capacité locale à capter la valeur des grands chantiers, là où les groupes étrangers dominaient historiquement le secteur.
La « souveraineté productive » comme stratégie
Au-delà des réalisations, la doctrine de Hassan Dakklallah mérite l'attention. La « souveraineté productive » qu'il prône consiste à maîtriser toute la chaîne de valeur — du béton à l'acier, de la conception à la maintenance — afin de réduire la dépendance aux fournisseurs extérieurs. Cette approche répond à une contrainte structurelle de l'Afrique de l'Ouest, où les infrastructures restent largement tributaire d'importations et d'expertises étrangères. En internalisant les compétences, Porteo Group réduit les fuites de devises et renforce la résilience face aux chocs externes.
L'articulation avec les enjeux extractifs et énergétiques
Cette stratégie s'inscrit dans un contexte régional où les ressources minières et énergétiques jouent un rôle central. L'agriculture contribue à 21 % du PIB de l'UEMOA, mais les mines et les hydrocarbures attirent l'essentiel des investissements directs étrangers. La Côte d'Ivoire prévoit d'ailleurs un vaste plan d'investissement électrique d'ici 2030, tandis que le Mali, voisin, doit faire face à une recrudescence de l'insécurité qui menace ses zones aurifères. Dans ce paysage, la capacité à construire des infrastructures localement devient un levier de souveraineté : des routes, des ponts et des data centers permettent d'exploiter et de transporter les ressources sans attendre des opérateurs externes.
L'exemple de Porteo Group montre que les compétences locales peuvent s'exporter au-delà des frontières. Le groupe travaille dans sept pays, devenant ainsi un acteur de l'intégration régionale par le bas, en reliant physiquement les territoires. Cette expansion intervient alors que d'autres chantiers, comme le développement gazier de TotalEnergies au Sénégal, restent pilotés par des multinationales. La coexistence de ces logiques — l'une portée par des champions nationaux, l'autre par des majors — dessine une géographie industrielle fragmentée mais en mutation.
Une évolution notable depuis 2011
La trajectoire de Porteo Group s'apprécie à l'aune des mutations régionales. En 2011, la Côte d'Ivoire était exsangue ; en 2026, le pays aspire à devenir une porte d'entrée économique pour toute l'Afrique de l'Ouest. Le contexte sécuritaire s'est toutefois dégradé, avec des attaques djihadistes au Mali et des tensions dans le golfe de Guinée. Dans ce climat, l'autonomie en matière d'infrastructures n'est plus un simple avantage comparatif : c'est une condition de stabilité. Un pays capable de construire et d'entretenir ses équipements essentiels est moins vulnérable aux chocs politiques et aux pressions extérieures.
Une reconnaissance internationale, des défis persistants
La distinction obtenue en 2026 par l'US Export-Import Bank pour le data center Tier III+ de Porteo Group témoigne d'une reconnaissance mondiale. Mais cette consécration masque des fragilités : le groupe reste dépendant de financements externes, et la « souveraineté productive » n'implique pas encore une maîtrise complète des technologies les plus avancées. Les centres de données, par exemple, requièrent des équipements de pointe souvent importés. La part de la valeur réellement créée localement demeure difficile à évaluer.
Au-delà du cas ivoirien, l'émergence de champions comme Porteo Group interroge l'avenir du modèle économique ouest-africain. Les États cherchent à capter davantage de revenus de leurs ressources naturelles, comme en témoignent les réformes du code minier dans plusieurs pays. Mais l'exploitation de l'or, du pétrole ou du gaz ne suffira pas si les effets d'entraînement sur les économies locales restent limités. C'est précisément ce que la « souveraineté productive » prétend corriger : faire en sorte que chaque chantier devienne une école de formation, chaque infrastructure un levier pour d'autres activités.
La question qui demeure est celle de la reproductibilité de ce modèle. Porteo Group a réussi en s'appuyant sur un marché ivoirien dynamique et un entrepreneur visionnaire. Dans d'autres pays de la région, les conditions sont moins favorables, entre instabilité politique, déficits de formation et concurrence des firmes étrangères bien établies. L'avenir dira si la souveraineté productive reste l'exception ivoirienne ou devient un horizon partagé par toute l'Afrique de l'Ouest.
La réussite de Porteo Group éclaire une tendance plus large : la recherche d'autonomie dans des secteurs clés, de l'énergie au numérique. Alors que les ressources naturelles continuent d'attirer les convoitises, la capacité à bâtir et à entretenir des infrastructures devient un enjeu de pouvoir autant qu'un outil de développement. Reste à savoir si cette dynamique, portée par des acteurs privés, saura inspirer les politiques publiques régionales.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 6.5% (FMI)