Le ministère brésilien de l'agriculture a officialisé, le 4 septembre, une mission ministérielle au Maroc du 14 au 20 septembre, avec une étape clé à Jorf Lasfar, plateforme phosphatière du géant OCP. Cette visite intervient alors que les importations brésiliennes de produits marocains ont bondi de 36 % sur les sept premiers mois de 2026, tirées par les fertilisants. Elle confirme une tendance lourde : dans un contexte de tensions géopolitiques et de course aux ressources, le phosphate s'impose comme un levier diplomatique majeur.
Le phosphate, nouvel axe stratégique Sud-Sud
Mission ministérielle brésilienne à Jorf Lasfar · Septembre 2026
La visite de Rafael Guimarães Requião et du ministre André de Paula s'inscrit dans une dynamique où le phosphate devient un outil diplomatique majeur. Jorf Lasfar incarne ce savoir-faire que le Brésil, géant agricole, vient chercher.
La décision administrative publiée vendredi 4 septembre au Diário Oficial da União autorise le déplacement de Rafael Guimarães Requião, secrétaire adjoint au commerce et aux relations internationales, qui accompagnera le ministre André de Paula à Casablanca, Rabat et Jorf Lasfar, avant une escale à Luanda. La présence de Jorf Lasfar dans l'itinéraire est hautement symbolique : c'est sur ce site industrialo-portuaire que le Maroc transforme ses phosphates en engrais, et c'est précisément ce savoir-faire que le Brésil, géant agricole, vient chercher.
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon les données consolidées du ministère brésilien du développement, de l'industrie, du commerce et des services, les importations brésiliennes en provenance du Maroc ont atteint 1,347 milliard de dollars sur les sept premiers mois de 2026, contre 990 millions sur la même période de 2025. Soit une hausse de 36 %, qui propulse le Royaume du vingt-neuvième au vingt-quatrième rang des fournisseurs du Brésil. En 2025, le Maroc était déjà devenu le premier fournisseur africain du Brésil, devant l'Égypte, le Nigeria et l'Algérie, avec des échanges équilibrés autour de 1,4 milliard de dollars.
Cette dynamique ne doit rien au hasard. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large de sécurisation des approvisionnements alimentaires et minéraux, qui pousse les grands pays agricoles à verrouiller leurs accès aux intrants stratégiques. Le Brésil, qui dépend fortement des importations d'engrais pour soutenir sa production de soja, de maïs et de canne à sucre, cherche à diversifier ses sources. Le Maroc, qui détient environ 70 % des réserves mondiales de phosphate, offre une alternative fiable aux fournisseurs traditionnels comme la Russie ou la Chine, dont les exportations sont perturbées par les crises géopolitiques.
Cette visite fait écho aux démarches d'autres délégations étrangères à Rabat, observées dès juillet 2026. Comme le rapportaient les dépêches de l'époque, le Pakistan avait envoyé son ministre de la sécurité alimentaire pour sceller un partenariat phosphaté, tandis que le Japon, par la voix de sa secrétaire d'État aux Affaires étrangères, avait reçu le directeur général d'OCP Nutricrops pour évoquer une coopération renforcée. Le Maroc semble ainsi capitaliser sur sa position de carrefour entre l'Afrique, l'Europe et le monde arabe pour devenir un pivot de la sécurité alimentaire mondiale.
Pour l'Afrique de l'Ouest, cette effervescence autour du phosphate marocain n'est pas sans conséquences. D'une part, elle ravive la concurrence régionale : le Sénégal et le Togo, qui disposent également de gisements de phosphate, pourraient chercher à attirer des investissements similaires, à l'heure où la demande mondiale d'engrais ne cesse de croître. D'autre part, elle souligne l'importance stratégique des ressources extractives pour le développement économique de la région, comme en témoignent les récentes mises en production de l'huile de Sangomar au Sénégal et du gaz naturel du projet GTA, partagé entre le Sénégal et la Mauritanie.
Ces projets énergétiques, qui commencent tout juste à générer des revenus, pourraient fournir aux États côtiers les moyens de financer des infrastructures et de diversifier leurs économies. Mais ils posent aussi la question de la souveraineté : comment éviter que l'exploitation des ressources ne profite qu'à une poignée d'acteurs internationaux ? Le Maroc, qui a bâti sa stratégie sur une intégration verticale de la filière phosphate (extraction, transformation, distribution), offre un modèle de valorisation locale que certains pays de la région pourraient s'inspirer, même si les contextes diffèrent.
En toile de fond, la mission brésilienne illustre un réalignement des flux commerciaux Sud-Sud, où l'Afrique joue un rôle croissant dans la sécurité alimentaire des grandes puissances émergentes. Cette tendance, qui se renforce depuis les crises récentes, pourrait redessiner les équilibres régionaux et offrir de nouvelles opportunités pour les économies ouest-africaines.
Cette mission brésilienne, qui fait suite à une série de visites diplomatiques de haut niveau au Maroc, confirme que le phosphate est devenu un instrument géopolitique de premier plan. Pour l'Afrique de l'Ouest, riche en ressources minières et énergétiques, l'enjeu sera de transformer cette manne en levier de développement durable, tout en négociant les termes de sa souveraineté face à des partenaires de plus en plus pressants.