La Société nationale des hydrocarbures (SNH) du Cameroun a déjà réuni 120 milliards de FCFA, soit 32% du budget total de 372 milliards nécessaire à la construction de la raffinerie de Kribi. Cet investissement intervient alors que le Sénégal vient d'enregistrer un excédent commercial record en mars 2026, porté par ses premières exportations de pétrole brut du champ Sangomar. Les deux projets, bien que distincts, dessinent une même ambition régionale : transformer sur place les ressources pour capter davantage de valeur ajoutée et réduire la dépendance aux importations de produits raffinés.
Kribi & Sangomar : le pari de la transformation locale
La SNH camerounaise mobilise 120 milliards FCFA pour la raffinerie de Kribi, tandis que le Sénégal enregistre un excédent commercial record grâce au pétrole brut de Sangomar. Deux projets, une même ambition régionale.
Objectif commun : raffiner sur place pour capter la valeur ajoutée et réduire les importations de produits raffinés. Kribi approvisionnera une partie de la demande sous-régionale.
Le projet de raffinerie de Kribi, porté par la Cameroun Secured Tank Farm & Refinery (CSTAR), avance à un rythme soutenu. Avec 120 milliards de FCFA déjà mobilisés par la SNH, le financement est désormais assuré à hauteur de 32%, ce qui témoigne de l'engagement de l'État camerounais dans cette infrastructure clé. Le coût total du projet est estimé à 372 milliards de FCFA (environ 665 millions USD), et les travaux devraient démarrer dans les prochains mois. L'objectif est de disposer d'une raffinerie d'une capacité de 50 000 barils par jour, capable de répondre à une partie de la demande intérieure et sous-régionale en gasoil, essence et kérosène.
Cette dynamique s'inscrit dans un contexte régional marqué par le basculement du Sénégal vers une économie pétrolière. Depuis le début de l'exploitation du champ Sangomar, le Sénégal a dégagé un excédent commercial de 183,8 milliards de FCFA en mars 2026, après des décennies de déficits. Le pétrole brut et l'or sont les principaux moteurs de cette performance. Cependant, le Sénégal ne dispose pas encore de capacité de raffinage suffisante pour transformer son brut, ce qui le contraint à exporter la matière première et à importer des produits raffinés, souvent à des prix élevés.
La raffinerie de Kribi pourrait, à terme, modifier cette équation. Située à proximité de la frontière sénégalaise (via la mer), elle offrirait un débouché régional au brut sénégalais, tout en réduisant la facture d'importation des pays de la zone. Mais elle pose aussi la question de la concurrence entre les projets nationaux de raffinage. Le Sénégal lui-même a évoqué par le passé la construction d'une raffinerie, sans suite concrète. Le pari camerounais est donc double : attirer le brut des pays voisins et sécuriser son propre approvisionnement.
Les enjeux de souveraineté énergétique sont cruciaux. La CEDEAO importe encore une grande partie de ses produits pétroliers raffinés, notamment d'Europe et d'Afrique du Nord. Les variations des prix internationaux et les subventions aux carburants – comme le gel des prix au Sénégal malgré la hausse du brut vers 100 dollars – pèsent lourdement sur les budgets nationaux. Une raffinerie régionale permettrait de stabiliser les coûts et de réduire la dépendance extérieure.
Sur le plan des investissements, le projet de Kribi illustre l'intérêt croissant des institutions régionales et des États pour les infrastructures de transformation. La participation de la SNH, entreprise publique, montre que les gouvernements sont prêts à mettre la main à la poche. Parallèlement, la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a récemment accordé un prêt de 20 milliards de FCFA à la Banque nationale de développement économique du Sénégal pour soutenir les PME, ce qui indique une volonté de diversifier l'économie au-delà du pétrole brut.
L'articulation entre les projets pétroliers sénégalais et la raffinerie camerounaise n'est pas encore officielle, mais elle est logique. Le Sénégal, qui produit du pétrole brut léger de bonne qualité, pourrait devenir un fournisseur privilégié de Kribi. En retour, le Cameroun offrirait un marché régional pour le brut sénégalais et renforcerait son poids dans la chaîne de valeur régionale. Des synergies sont également possibles avec les autres producteurs émergents, comme la Côte d'Ivoire ou le Ghana, qui explorent de nouveaux champs.
Néanmoins, des défis persistent. Le financement du projet Kribi n'est pas totalement bouclé : il reste 252 milliards de FCFA à trouver. Par ailleurs, la viabilité économique de la raffinerie dépendra de sa capacité à s'approvisionner en brut à des prix compétitifs et à écouler ses produits dans un marché régional encore fragmenté. Les subventions aux carburants au Sénégal, par exemple, créent des distorsions de prix qui pourraient freiner les échanges transfrontaliers.
Le projet de raffinerie de Kribi et l'essor pétrolier sénégalais sont deux faces d'une même médaille : la nécessité pour l'Afrique de l'Ouest de bâtir une industrie énergétique intégrée. L'issue de ces initiatives dépendra de la capacité des États à coordonner leurs politiques énergétiques et à attirer les investissements privés. La question centrale reste de savoir si la région parviendra à créer un marché régional des produits raffinés suffisamment attractif pour justifier de tels investissements, ou si ces projets resteront des coquilles vides, faute de coopération.