En mai 2026, le Sénégal a expédié 2,93 millions de barils de pétrole brut depuis Sangomar et exporté 0,66 million de mètres cubes de GNL depuis GTA, confirmant la montée en régime de ses deux fleurons. Simultanément, Eni officialise son entrée sur le bloc A1 gambien, étendant une présence régionale déjà renforcée en Guinée voisine. Cette double actualité révèle une recomposition accélérée des équilibres énergétiques en Afrique de l’Ouest, où l’exploration et la production attirent un intérêt renouvelé des majors, dans un contexte de pression sur les finances publiques et de concurrence pour l’accès aux ressources.

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Les chiffres de production de mai 2026 confirment la fiabilité des installations sénégalaises. Sur le champ de Sangomar, trois cargaisons de brut ont été vendues sur le marché international, totalisant près de 3 millions de barils. Les opérateurs soulignent une régularité qui contraste avec les retards et déboires techniques souvent observés dans les démarrages de grands projets offshore. De l’autre côté, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement avec la Mauritanie, a exporté quatre cargaisons de GNL, portant à 0,66 million de mètres cubes le volume traité sur le mois. Cette montée en cadence progressive ancre le Sénégal comme un acteur crédible sur les marchés mondiaux des hydrocarbures, à un moment où la demande de gaz reste soutenue malgré les transitions énergétiques.

Eni étend son emprise régionale

L’entrée d’Eni sur le bloc A1 gambien n’est pas un acte isolé. Elle s’inscrit dans une séquence d’acquisitions cohérente le long de la façade atlantique africaine. Après avoir sécurisé des permis en Guinée quelques semaines plus tôt, la major italienne étend désormais son périmètre aux eaux gambiennes, situées dans un prolongement géologique des bassins sénégalais et mauritanien. Ce mouvement témoigne d’une stratégie de long terme : Eni mise sur la continuité sédimentaire pour découvrir des gisements supplémentaires, tout en capitalisant sur les infrastructures existantes dans la région. La Gambie, qui peinait à attirer des investisseurs, voit ainsi son potentiel reconnu par un opérateur de premier plan.

Cette dynamique s’insère dans un contexte géopolitique plus vaste. Le 30 mai 2026, la Guinée signait un accord sur les minéraux critiques avec les États-Unis, plaçant Conakry au cœur des chaînes d’approvisionnement stratégiques. L’arrivée d’Eni en Guinée et en Gambie suggère que les majors pétrolières cherchent à sécuriser des positions dans des zones frontières, alors que les bassins matures du golfe de Guinée (Nigeria, Angola) voient leurs coûts augmenter. La compétition pour les ressources s’intensifie, d’autant que les pays ouest-africains, endettés selon les récentes alertes du FMI, voient dans les hydrocarbures une bouée budgétaire.

Des enjeux de coopération et de rivalité

Le développement de Sangomar et GTA a déjà montré que la coopération transfrontalière est possible : le Sénégal et la Mauritanie gèrent conjointement le GTA, un modèle rare en Afrique. Mais l’arrivée d’Eni en Gambie pourrait aussi exacerber les rivalités, notamment pour l’attribution de permis et le partage des revenus. La Gambie, longtemps en marge, pourrait devenir un nouveau pôle de tensions si les découvertes s’avèrent significatives. Les frontières maritimes, déjà sujettes à des litiges dans la région, pourraient connaître de nouvelles contestations.

Par ailleurs, la montée en puissance de la production sénégalaise pose la question de l’absorption par les marchés. Avec une production de pétrole qui atteint déjà des niveaux notables pour un petit producteur, Dakar doit gérer la volatilité des cours et la transition énergétique mondiale. Le gaz, présenté comme énergie de transition, offre une fenêtre plus longue, mais les engagements climatiques internationaux pourraient en réduire la demande à moyen terme. Les autorités sénégalaises misent sur une exploitation prudente, mais la pression budgétaire pourrait les inciter à accélérer les cadences.

Enfin, ce repositionnement des majors vers l’Afrique de l’Ouest ne doit pas masquer les fragilités locales. Les populations riveraines des projets attendent des retombées concrètes, tandis que les risques environnementaux et sociaux restent élevés. Les performances techniques de Sangomar et GTA sont encourageantes, mais elles ne garantissent pas une distribution équitable des bénéfices. La ruée vers l’or noir redessine les équilibres régionaux, mais ses conséquences à long terme dépendront de la capacité des États à négocier des contrats avantageux et à gérer les rentes.

L’entrée d’Eni en Gambie, couplée aux succès sénégalais, marque une nouvelle étape dans la transformation énergétique de l’Afrique de l’Ouest. Alors que le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Nigeria observent ces évolutions, la région pourrait devenir un carrefour de l’exploration pétrolière et gazière. Reste à savoir si cette dynamique favorisera une intégration régionale ou une fragmentation accrue, entre coopération transfrontalière et compétition pour les ressources.