Près de 2 000 milliards de nairas de marchandises invendues – le chiffre donne le vertige. Le directeur général de la Manufacturers Association of Nigeria a confirmé ce 18 juillet 2026 que ses membres vendent désormais leurs produits en dessous du coût de production pour tenter d'écouler les stocks. Cette situation inédite résulte d'un cocktail mortifère : chute du naira, explosion des coûts de production, effondrement du pouvoir d'achat. Mais au-delà des frontières nigérianes, c'est tout l'équilibre commercial ouest-africain qui vacille.

Infographie — Or · Production

Des usines qui tournent à perte

« Les industriels vendent plus, non parce que la demande s'améliore, mais parce qu'ils consentent des sacrifices », explique Segun Ajayi-Kadir. Derrière cette formule prudente se cache une réalité brute : les entreprises nigérianes doivent liquider des stocks évalués à près de 2 000 milliards de nairas en rognant sur leurs marges, parfois en acceptant des pertes pures. Les gains de volume enregistrés ces derniers mois sont donc un trompe-l'œil, masquant une fragilité structurelle. Le démembrement de la demande intérieure, conjugué à l'envolée des coûts de production – liée notamment à la dépréciation du naira et aux tarifs douaniers –, contraint les usines à fonctionner en dessous de leur seuil de rentabilité.

Un cercle vicieux naira-inflation

Le phénomène s'inscrit dans la spirale de dévaluation engagée depuis 2023. Le naira a perdu plus de 60 % de sa valeur face au dollar, renchérissant les intrants importés – matières premières, machines, pièces détachées – que les manufacturiers ne peuvent pas toujours répercuter sur des consommateurs appauvris. Résultat : les prix de vente réels baissent alors que les coûts nominaux explosent. L'Association des manufacturiers pointe également le coût élevé du crédit, avec des taux directeurs autour de 27 %, l'insécurité dans les zones de production (Kaduna, Plateau) et les goulots d'étranglement logistiques. Autant de facteurs qui expliquent pourquoi la production locale peine à rivaliser, même sur le marché intérieur, avec les importations chinoises ou indiennes.

Des répercussions directes sur les pays voisins

Cette crise manufacturière nigériane n'est pas un simple fait divers national. Le Nigeria est le principal fournisseur de biens manufacturés de l'Afrique de l'Ouest : textiles, plastiques, ciment, produits chimiques, etc. Les pays de l'UEMOA importent massivement du Nigeria, profitant de ses prix compétitifs – jusqu'ici liés à un naira faible qui rendait les exportations nigérianes bon marché. Mais la vente à perte actuelle fausse encore davantage les termes de l'échange. Les producteurs locaux de la zone UEMOA, déjà confrontés à des coûts plus élevés (énergie, fiscalité), risquent d'être écrasés par des importations nigérianes à des prix de dumping involontaires. À terme, ce déséquilibre pourrait raviver les tensions commerciales et les appels au protectionnisme au sein de la CEDEAO.

Le pari risqué de l'AfCFTA

Dans ce contexte, la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) apparaît comme une épée de Damoclès. Le Nigeria espérait y gagner des parts de marché grâce à ses capacités industrielles. Or, pour en tirer parti, il faudrait que les manufacturiers nigérians soient compétitifs, ce qu'ils ne sont plus. Si la faiblesse du naira favorise les exportations, la hausse des coûts de production et l'absence de gains de productivité annihilent cet avantage. Certains analystes estiment que la libéralisation des échanges risque, dans l'immédiat, d'aggraver la situation en inondant le marché régional de produits subventionnés de fait par les pertes des usines.

Des ajustements structurels en trompe-l'œil

Pour tenter de sortir de l'ornière, l'Association des manufacturiers appelle à un recours accru aux matières premières locales et à une montée en gamme. Mais ces ajustements exigent des investissements que la conjoncture actuelle ne permet pas. « Les entreprises réduisent leurs coûts à l'os, mais sans trésorerie, impossible de moderniser l'outil de production », confie un industriel sous couvert d'anonymat. De plus, la dépendance aux intrants importés reste forte dans des secteurs clés comme l'agroalimentaire ou les produits pharmaceutiques. Tant que la chaîne de valeur locale ne sera pas renforcée, la compétitivité restera un vœu pieux.

Cette vente à perte massive est le symptôme d'un modèle industriel nigérian arrivé à bout de souffle. La crise ne se limite pas aux frontières du pays : elle envoie des ondes de choc dans toute l'Afrique de l'Ouest, où l'intégration commerciale reste largement asymétrique. Le véritable enjeu, au-delà du sauvetage des entreprises, est de repenser la complémentarité régionale des chaînes de production. Sans cela, la ZLECAf risque d'être un champ de mines plutôt qu'une opportunité.

Données de référence : Inflation : 23.0% (FMI)