Jeudi 26 juin, le Brent est tombé à 72,55 dollars le baril, soit une baisse de près de 40 % par rapport aux sommets atteints lors de l'escalade au Moyen-Orient. Les progrès des négociations de paix entre les États-Unis et l'Iran ont dégonflé la prime de risque et libéré une offre massive. Pour les économies ouest-africaines, cette décrue brutale ravive des questions structurelles sur la viabilité des projets pétroliers et gaziers lancés ces dernières années, à l'image du champ Sangomar au Sénégal.

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Un reflux qui réécrit les équilibres

La chute des cours du pétrole, entamée depuis plusieurs semaines, s'est accélérée cette semaine. Le baril de Brent, référence pour l'Afrique de l'Ouest, a perdu 1,6 % jeudi pour s'établir à 72,55 dollars, son plus bas niveau depuis février 2024. Le WTI américain a suivi la même tendance à 69,40 dollars. Selon les analystes de Trading Economics, « l'offre a augmenté sur les marchés, les acheteurs étant confrontés à une forte hausse des propositions de pétrole brut en provenance du Moyen-Orient et d'autres régions exportatrices, notamment l'Afrique de l'Ouest ». Cette offre additionnelle résulte de la levée progressive des restrictions sur le pétrole iranien et de la reprise des transits dans le détroit d'Ormuz.

Cette baisse intervient alors que plusieurs pays de la région, dont le Sénégal, le Ghana et la Côte d'Ivoire, misent sur leurs hydrocarbures pour soutenir leur croissance et leurs finances publiques. Le Sénégal a entamé sa production de pétrole sur le champ Sangomar en 2024, avec une capacité initiale de 100 000 barils par jour. Le gaz du projet Grand Tortue Ahmeyim, développé avec la Mauritanie, doit suivre. Or, avec des prix du baril autour de 72 dollars, les marges des opérateurs se resserrent et les calculs de rentabilité des phases ultérieures sont remis en question.

Un choc pour les finances publiques et l'investissement

Pour les États, l'impact est immédiat. Le Sénégal a basé son budget 2026 sur un prix du baril de 80 dollars, selon les documents officiels. Chaque dollar de moins représente une perte de recettes estimée à plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, alors que le pays doit faire face à des besoins de financement croissants. La situation est d'autant plus délicate que les compagnies pétrolières internationales pourraient revoir à la baisse leurs investissements. Woodside, opérateur de Sangomar, a déjà annoncé une révision de ses dépenses mondiales en réponse à la volatilité des prix.

En parallèle, le gaz naturel liquéfié (GNL) subit également une pression baissière. Le TTF néerlandais, référence européenne, a perdu 0,3 % à 41,10 euros le MWh, les flux en provenance du Golfe persique reprenant. Le Qatar, principal exportateur de GNL, a indiqué que sa production reviendrait à la normale d'ici quelques semaines. Pour le Sénégal, dont le gaz est principalement destiné à l'exportation sous forme de GNL, la fenêtre de commercialisation se referme, d'autant que l'Europe cherche à diversifier ses approvisionnements après la crise de 2022.

Des fragilités structurelles exposées

La baisse des cours met en lumière la dépendance des économies ouest-africaines aux recettes extractives et leur vulnérabilité aux chocs exogènes. Le Sénégal, qui a longtemps résisté à la malédiction des ressources, voit ses ambitions contrariées. Le modèle de financement endogène évoqué en mai 2026, avec la mobilisation de l'épargne locale, pourrait ne pas suffire à compenser la défection des investisseurs étrangers si les prix restent bas. Par ailleurs, la prime de paix au Moyen-Orient a un effet symétrique : elle améliore la sécurité énergétique mondiale mais pénalise les producteurs non pétroliers du Golfe.

Cette situation rappelle que l'Afrique de l'Ouest n'est pas un acteur majeur sur le marché pétrolier mondial (moins de 5 % de la production) mais subit de plein fouet les conséquences des décisions prises à Téhéran, Washington ou Riyad. Le reflux des cours pourrait aussi ralentir la transition énergétique dans la région, les gouvernants étant tentés de maximiser les revenus à court terme plutôt que d'investir dans les énergies renouvelables.

Une fenêtre qui se rétrécit pour les nouveaux entrants

Pour les pays qui, comme le Sénégal, entrent tardivement sur la scène pétrolière, la fenêtre de rentabilité se rétrécit. Les coûts de production sur Sangomar sont estimés entre 35 et 40 dollars le baril, ce qui laisse encore une marge confortable à 72 dollars. En revanche, les projets en eaux profondes ou les phases ultérieures de GNL, plus coûteux, pourraient être reportés. Des analystes estiment qu'un prix durable sous les 70 dollars menacerait la viabilité de nouveaux investissements.

Le gouvernement sénégalais a multiplié les messages de prudence ces dernières semaines, rappelant que le pétrole n'est qu'un levier parmi d'autres. Mais la tentation est forte d'accélérer la production pour profiter des prix avant qu'ils ne baissent davantage, ce qui pourrait conduire à une surexploitation des réserves au détriment des générations futures.

Un test pour la souveraineté énergétique régionale

Au-delà du Sénégal, toute l'Afrique de l'Ouest est concernée. Le Nigeria, premier producteur du continent, voit ses recettes s'éroder, ce qui complique sa politique de suppression des subventions aux carburants. Le Ghana, qui exploite les champs Jubilee et TEN, doit réévaluer ses projections de croissance. La Côte d'Ivoire, qui a découvert du pétrole et du gaz en 2023, pourrait ajuster son calendrier.

La baisse des prix pose aussi la question de la souveraineté énergétique régionale. Alors que les pays de la CEDEAO cherchent à mutualiser leurs infrastructures et à harmoniser leurs politiques, la chute des cours fragilise les initiatives. Les projets de gazoduc comme l'Africa Energy Corridor reliant le Nigeria à l'Europe via le Sahara, ou le gazoduc Maroc-Nigeria, pourraient perdre de leur attrait si le gaz devient moins compétitif.

Enfin, la conjoncture actuelle souligne l'urgence pour les États ouest-africains de diversifier leurs économies et de sortir de la dépendance aux hydrocarbures, un impératif que les cours élevés avaient temporairement masqué.

La dégringolade des cours du pétrole, conséquence d'une accalmie géopolitique au Moyen-Orient, agit comme un révélateur des fragilités des économies ouest-africaines. Pour le Sénégal, l'heure est à la réévaluation : ses ambitions pétrolières et gazières, bâties sur des hypothèses de prix élevés, doivent composer avec une réalité plus frugale. Au-delà de la conjoncture, c'est la capacité de la région à bâtir une souveraineté énergétique durable, adossée à des ressources renouvelables et à une industrialisation locale, qui est interrogée. Le reflux des cours pourrait paradoxalement accélérer cette réflexion, à condition que les décideurs ne se laissent pas happer par les urgences budgétaires.