Nommé médiateur fin mars par la CEDEAO, l'ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté suscite un scepticisme massif : 73,65 % des participants à un sondage d’Abidjan.net jugent qu’il ne parviendra pas à ramener le Mali, le Burkina Faso et le Niger au sein de l’organisation régionale. Ce chiffre, bien que limité aux visiteurs d’un site ivoirien, traduit un sentiment partagé dans une large partie de l’opinion ouest-africaine face à une médiation dont les chances de succès paraissent minces. Au-delà du sort de la mission Kouyaté, c’est la question de la cohésion régionale et de la souveraineté des États sahéliens qui est posée.

La rupture entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) remonte à janvier 2024, lorsque le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont annoncé leur retrait de l’organisation, dénonçant une ingérence étrangère et un défaut de solidarité sécuritaire face au djihadisme. Depuis, les trois régimes militaires ont accéléré leur intégration mutuelle, créant une force militaire conjointe et lançant un projet de monnaie commune. La nomination de Lansana Kouyaté, diplomate respecté et figure historique de l’opposition guinéenne, intervient dans un contexte où les positions se sont durcies : la CEDEAO maintient des sanctions ciblées et exige un retour à l’ordre constitutionnel, tandis que l’AES refuse toute concession jugée attentatoire à sa souveraineté.

Le sondage réalisé par Abidjan.net, bien que non représentatif de l’ensemble de la population ouest-africaine, offre un éclairage intéressant sur la perception dominante dans un pays côtier comme la Côte d’Ivoire. Avec 73,65 % de réponses négatives (900 votes) contre 14,81 % de positives (181 votes) et 11,54 % d’abstentions (141 votes), le pessimisme l’emporte largement. Ce résultat reflète probablement une lassitude face aux échecs répétés des tentatives de dialogue, mais aussi une prise de conscience que les divergences entre les deux blocs dépassent les simples questions de personnes ou de calendrier.

La mission de Lansana Kouyaté se heurte à plusieurs obstacles structurels. D’une part, l’AES a multiplié les signes de rupture définitive : reconnaissance mutuelle de leurs passeports, adoption d’un projet de confédération, et rapprochement diplomatique avec la Russie, la Chine et la Turquie. D’autre part, la CEDEAO elle-même traverse une crise de légitimité, marquée par des divergences internes sur la gestion des transitions politiques et une incapacité à endiguer l’insécurité sahélienne. Dans ce contexte, même un médiateur expérimenté comme Kouyaté dispose d’une marge de manœuvre étroite.

Au-delà du simple processus de médiation, ce blocage révèle des tendances plus profondes. La montée des discours souverainistes dans l’espace sahélien, couplée à une défiance croissante envers les institutions régionales, remet en cause le modèle d’intégration post-colonial porté par la CEDEAO. Parallèlement, les enjeux économiques – accès aux ressources minières, corridors commerciaux, projets énergétiques – poussent certains États à chercher des alternatives bilatérales, affaiblissant encore la pertinence de l’organisation.

Le scepticisme exprimé par les sondés ne fait que cristalliser une réalité : la médiation Kouyaté intervient peut-être trop tard, alors que l’AES a déjà engagé un processus irréversible de désintégration régionale. L’enjeu n’est plus tant de ramener les trois États dans le giron de la CEDEAO que de définir de nouvelles formes de coopération entre deux blocs distincts. La région ouest-africaine, historiquement intégrée, s’oriente-t-elle vers une fragmentation durable, ou assistera-t-on à l’émergence d’un équilibre inédit entre souveraineté et interdépendance ?