Le 15 juin, le Sénat américain a présenté un projet de loi d’autorisation de la défense nationale (NDAA) pour 2027 qui place les phosphates marocains au rang de ressource stratégique pour la sécurité des États-Unis. Ce texte, qui prévoit un plan militaire décennal avec le Maroc, intervient dans un contexte de tensions autour de l’exploitation du phosphate au Sénégal, où les populations d’Agnam Thiodaye contestent un projet minier. L’initiative américaine pourrait redessiner les équilibres régionaux, en renforçant le rôle du Maroc comme fournisseur clé, tandis que les pays ouest-africains peinent à transformer leur potentiel en souveraineté économique.

Infographie — Phosphate

Un basculement stratégique pour le phosphate

La section 1268 du projet de loi S. 4784 charge le secrétaire à la Défense de remettre au Congrès, sous 180 jours, un plan décennal de coopération militaire avec le Maroc. Parmi les axes de ce plan figure l’évaluation des « approvisionnements indispensables » en phosphate, utilisé dans les munitions, l’énergie, l’industrie de défense et les chaînes alimentaires militaires. Cette disposition lie explicitement la sécurité nationale américaine à l’accès aux réserves marocaines, qui représentent plus de 70 % des réserves mondiales de phosphate.

Cette reconnaissance intervient alors que les États-Unis cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement en minerais critiques, dans un contexte de rivalité avec la Chine et de tensions sur les chaînes logistiques. Le Maroc, déjà partenaire militaire de Washington, devient ainsi un maillon essentiel de la stratégie de résilience américaine.

L’Afrique de l’Ouest à la croisée des chemins

Pendant ce temps, au Sénégal, l’exploitation du phosphate suscite des tensions croissantes. Depuis mai 2026, des habitants d’Agnam Thiodaye manifestent contre l’ouverture d’un site minier, qu’ils jugent incompatible avec l’avenir de leurs terres. Des forces de l’ordre sont intervenues, et un enseignant-chercheur de l’Université Gaston Berger relie ces contestations aux difficultés économiques et sociales que traverse le pays. Un an plus tôt, en 2025, le gouvernement sénégalais avait restructuré la filière phosphate pour attirer des investisseurs étrangers, mais les retombées locales restent limitées.

Le Togo, de son côté, mise sur sa nouvelle usine d’engrais à Kpémé, dont la production doit démarrer en 2027. Mais sans cadre stratégique comparable à celui que le Maroc obtient de Washington, ces pays risquent de rester des fournisseurs marginaux sur le marché mondial, dominé par le royaume chérifien et la Chine.

Les enjeux de souveraineté économique

Le renforcement du partenariat américano-marocain autour du phosphate soulève des questions sur la capacité des États ouest-africains à tirer parti de leurs ressources. Alors que le Sénégal et le Togo cherchent à accroître leur souveraineté énergétique et agricole via la production locale d’engrais, la montée en puissance du Maroc comme hub régional pourrait verrouiller l’accès aux marchés et aux financements internationaux.

Par ailleurs, le volet militaire du projet de loi américain – réhabilitation de pistes, centre de drones, élargissement d’African Lion – ancre le Maroc comme pivot sécuritaire en Afrique du Nord. Cela pourrait influencer les équilibres géopolitiques dans la région, notamment sur le dossier du Sahara occidental, et indirectement affecter les dynamiques sabéliennes où les États ouest-africains sont engagés.

La décision américaine intervient à un moment où la demande mondiale de phosphate explose, portée par la transition énergétique (batteries, panneaux solaires) et la sécurité alimentaire. Cette convergence entre intérêts militaires et économiques confère au phosphate un statut géostratégique inédit. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu n’est plus seulement de produire, mais de négocier une place dans les nouvelles chaînes de valeur globales, sous peine de voir ses ressources échapper à son contrôle.