Depuis la fin février 2026, le conflit au Moyen-Orient paralyse le détroit d'Ormuz, provoquant une pénurie mondiale de soufre, composant clé des engrais et de l'acide sulfurique. Cette crise expose la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement en minerais stratégiques, dont dépendent les économies ouest-africaines, à la fois comme productrices et consommatrices. Au-delà du choc immédiat sur les prix du pétrole et des engrais, elle interroge la capacité de la région à bâtir une souveraineté minière et énergétique durable.
Le détroit d'Ormuz n'est pas seulement une artère pétrolière : il concentre environ un quart de la production mondiale de soufre, coproduit du gaz naturel. Or ce minéral est indispensable à la fabrication d'acide sulfurique, lui-même crucial pour l'extraction du cuivre et du nickel. Les premières conséquences se font sentir en Indonésie, où 70 % des usines de précurseurs de nickel pour batteries ont suspendu leur activité faute d'acide sulfurique. Pour l'Afrique de l'Ouest, région minière majeure (or, uranium, bauxite, fer), le risque est double : une hausse des coûts d'importation des intrants et un ralentissement de la demande mondiale si la transition énergétique est freinée.
Les États ouest-africains, qui tirent une part significative de leurs recettes fiscales de l'exploitation minière – le Mali, le Burkina Faso, le Ghana pour l'or, la Guinée pour la bauxite, le Niger pour l'uranium – voient leurs perspectives de croissance assombries. La perturbation des chaînes logistiques mondiales renchérit le coût des équipements et des réactifs chimiques nécessaires à la transformation locale. Par ailleurs, la flambée des prix des engrais, liée à la pénurie de soufre, frappe de plein fouet les agriculteurs ouest-africains, menaçant la sécurité alimentaire et les équilibres macroéconomiques.
Mais la crise est aussi une opportunité : elle révèle l'urgence de diversifier les sources d'approvisionnement et de développer une industrie de transformation régionale. L'Afrique de l'Ouest possède d'importantes réserves de minerais critiques – graphite au Mozambique, cobalt en RDC, lithium au Ghana et au Mali – qui pourraient alimenter les chaînes de valeur des batteries et de l'énergie propre. Cependant, la région reste tributaire des importations de soufre et d'acide sulfurique, des intrants qu'elle pourrait théoriquement produire à partir de ses propres gisements de pétrole et de gaz, ou en développant une filière de recyclage.
La souveraineté énergétique et minière devient ainsi un enjeu central. Plusieurs pays, comme le Nigéria et le Ghana, réfléchissent à des partenariats pour créer des unités de production d'acide sulfurique, tandis que la CEDEAO explore des mécanismes d'approvisionnement mutualisés. Les investisseurs, eux, scrutent les réformes réglementaires et les incitations fiscales. La question du contrôle des ressources et de la transformation locale, longtemps différée, se pose avec une acuité nouvelle.
En parallèle, la crise d'Ormuz accélère la quête d'alternatives aux hydrocarbures. L'énergie solaire, l'hydrogène vert et les mini-réseaux électriques gagnent en attractivité, mais leur déploiement dépend aussi de l'accès aux métaux nécessaires. L'Afrique de l'Ouest, si elle parvient à sécuriser ses chaînes d'approvisionnement et à développer son industrie extractive en amont, pourrait devenir un maillon essentiel de la transition énergétique mondiale, tout en renforçant sa propre résilience.
La crise actuelle agit comme un révélateur des dépendances structurelles de l'Afrique de l'Ouest, mais aussi de ses atouts. La voie vers une souveraineté minière et énergétique passe par une intégration régionale accrue et des investissements ciblés dans la transformation locale. Le chemin est étroit, mais la fenêtre d'opportunité est ouverte : le monde cherche désespérément des sources fiables de minerais critiques, et l'Afrique de l'Ouest peut répondre à cette demande, à condition de maîtriser ses propres intrants et de créer de la valeur ajoutée sur son sol.