Bernabe Côte d'Ivoire (BNBC), distributeur historique de quincaillerie et matériaux de construction coté à la BRVM, a dégagé en 2025 un bénéfice net de seulement 22,3 millions FCFA pour un chiffre d'affaires de 45,3 milliards – une marge quasi nulle. Ce résultat paradoxal, alors que l'activité opérationnelle reste saine, met en lumière un problème structurel majeur : le coût exorbitant du financement du besoin en fonds de roulement. Derrière ce cas particulier, c'est toute la question de la liquidité des entreprises dans des économies où les délais de paiement s'allongent qui est posée.

Infographie — BRVM · Entreprises cotées

Bernabe Côte d'Ivoire a publié des comptes annuels pour 2025 qui illustrent un phénomène récurrent dans la distribution B2B en Afrique de l'Ouest : l'activité tourne, les ventes progressent de 7 %, la valeur ajoutée se maintient, mais le résultat net est anémique. Avec un bénéfice net de 22,3 millions FCFA sur 45,3 milliards de chiffre d'affaires, la marge nette est de 0,05 %. En comparaison, le bénéfice d'exploitation était sans doute plusieurs centaines de millions, mais il a été presque entièrement absorbé par les frais financiers.

Le problème central réside dans le bilan. Bernabe affiche 18,5 milliards FCFA d'emprunts bancaires à court terme, représentant plus de 40 % du total des actifs. Cette dette est contractée pour financer les stocks que l'entreprise doit conserver avant d'être payée par ses clients. Les frais d'intérêt annuels, environ 1 milliard FCFA, équivalent quasiment au bénéfice d'exploitation. En d'autres termes, l'entreprise travaille pour rembourser ses banques.

Les clients de Bernabe – entreprises de construction, exploitations minières, entrepreneurs du secteur public – sont connus pour leurs délais de paiement longs. L'entreprise doit donc combler le décalage entre l'achat des marchandises (payé comptant ou à court terme) et l'encaissement des créances (souvent à 60, 90 jours ou plus). Ce cycle de conversion de trésorerie long est typique des économies où le crédit interentreprises est peu développé et où l'État lui-même peut tarder à honorer ses factures.

La situation de Bernabe n'est pas un cas isolé. Plusieurs distributeurs cotés à la BRVM, notamment dans les secteurs des matériaux de construction et de l'équipement industriel, font face à des contraintes similaires. La différence est que Bernabe, filiale du groupe Yeshi, est l'une des plus anciennes sociétés de la place et jouit d'une certaine solidité actionnariale. Pourtant, même elle ne parvient pas à dégager une rentabilité suffisante pour rémunérer ses actionnaires – aucun dividende n'a été proposé pour 2025.

Ce constat invite à s'interroger sur la structure financière des entreprises de la région. Dans un environnement où les taux d'intérêt restent élevés (le taux directeur de la BCEAO est à 3,5 % mais les taux réels pour les PME dépassent souvent 8-9 %), le financement du BFR devient un gouffre. Les sociétés qui ne parviennent pas à allonger leurs dettes fournisseurs ou à obtenir des facilités de caisse à des conditions avantageuses voient leur rentabilité se diluer.

Pour les investisseurs BRVM, le cas Bernabe est édifiant. Il rappelle que la croissance du chiffre d'affaires et même un résultat d'exploitation positif ne suffisent pas à garantir un retour sur investissement. Il faut examiner la structure du bilan, le niveau d'endettement à court terme et la capacité de l'entreprise à négocier des délais de paiement. Dans un portefeuille régional, privilégier des sociétés avec un fonds de roulement négatif ou une forte rotation des stocks peut être une piste pour éviter ce type d'écueil.

L'assemblée générale de Bernabe est prévue le 15 juin 2026. Les actionnaires devront se prononcer sur des comptes qui, malgré une activité soutenue, ne dégagent quasiment aucun profit. La question sous-jacente est celle de la stratégie : Bernabe peut-elle réduire son endettement en modifiant ses conditions de vente, en se diversifiant vers des clients plus solvables, ou en obtenant des lignes de crédit à long terme ? Rien n'est moins sûr dans le contexte ivoirien actuel.

Le cas Bernabe dépasse la simple mésaventure comptable d'une entreprise. Il révèle une fragilité structurelle du modèle de distribution en Afrique de l'Ouest, où les entreprises portent seules le coût du crédit interentreprises. Dans un environnement de taux d'intérêt encore élevés et de délais de paiement chroniques, la rentabilité des sociétés cotées dépendra de plus en plus de leur capacité à gérer leur cycle d'exploitation. Pour la BRVM, c'est un signal d'alarme sur la qualité des bilans de certains secteurs.