La deuxième édition de la Semaine de la fraternité de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est ouverte dimanche à Bobo-Dioulasso, en marge de la Semaine nationale de la culture. Cet événement, qui réunit le Burkina Faso, le Mali et le Niger, vise à renforcer les liens culturels entre les peuples. Au-delà du volet culturel, il s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté confédérale, dont l’un des piliés à moyen terme est la création d’une monnaie commune, susceptible de bouleverser l’architecture monétaire de l’UEMOA.
Le discours du ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean-Marie Traoré, a insisté sur la culture comme « pilier stratégique » de la souveraineté de la Confédération. Cette insistance n’est pas anodine : elle traduit la volonté des trois États sahéliens de forger un récit commun, une identité collective qui justifierait, à terme, des institutions politiques et économiques partagées. La Semaine de la fraternité devient ainsi un rouage de l’édification nationale confédérale, un vecteur de légitimation populaire pour des projets d’intégration plus contraignants, comme celui d’une monnaie unique.
Sur le plan économique, la convergence culturelle entre le Burkina, le Mali et le Niger est un prérequis soft pour durcir les liens monétaires. Les trois pays partagent déjà le franc CFA au sein de l’UEMOA, mais leur sortie annoncée de la zone – annoncée en 2023-2024 – impose de bâtir de nouvelles institutions de crédit et de change. La création d’une banque centrale commune, évoquée par les autorités confédérales, nécessite une confiance mutuelle que des initiatives comme la Semaine de la fraternité contribuent à établir.
Cette dynamique a des implications directes pour la politique monétaire de l’UEMOA. Si les trois États quittent le franc CFA, la BCEAO perdrait des réserves de change et une partie de son assise régionale. Les taux d’intérêt pratiqués dans la zone résiduelle pourraient être affectés, car le pool de réserves serait réduit, rendant potentiellement le crédit plus cher pour les autres membres. De plus, la stabilité du franc CFA, qui repose sur la garantie de la France et la discipline collective, serait mise à l’épreuve par une scission monétaire.
Toutefois, l’unification monétaire de l’AES n’est pas acquise. Les trois économies sont peu diversifiées, dominées par l’agriculture et l’extraction minière, et leurs balances commerciales sont structurellement déficitaires. La création d’une monnaie unique sans adossement à une devise forte ou à une caisse d’émission solide expose à des risques d’inflation et de dévaluation compétitive. Les autorités confédérales en sont conscientes : c’est pourquoi elles articulent la construction monétaire autour de préalables culturels et politiques, comme en témoigne la Semaine de la fraternité.
En filigrane, cet événement révèle une stratégie patiente de l’AES : bâtir un socle de légitimité sociale et culturelle avant de franchir le pas monétaire. À rebours des réformes technocratiques souvent imposées depuis les capitales, la Confédération mise sur une adhésion populaire, enracinée dans des pratiques communes. La question qui demeure est celle de la viabilité économique d’une telle ambition : la fraternité suffira-t-elle à garantir la discipline budgétaire et la confiance des marchés ?
La Semaine de la fraternité de l’AES, au-delà de son volet festif, est un instrument de soft power au service d’un projet d’intégration économique et monétaire. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition régionale en Afrique de l’Ouest, où des blocs alternatifs à l’UEMOA et à la CEDEAO émergent. L’avenir monétaire de l’AES dépendra de sa capacité à concilier le symbole culturel avec la rigueur des équilibres macroéconomiques.