Le 13 juillet, lors de la retraite stratégique d'Afreximbank, Romuald Wadagni, ancien ministre des Finances du Bénin devenu président, a plaidé pour une réorientation des stratégies de financement. Ce discours intervient alors que la zone UEMOA fait face à une inflation persistante (15,7 % en avril) et à un déficit d'infrastructures de 118 milliards de dollars. Il soulève la question centrale : l'endettement souverain peut-il financer une industrialisation durable, ou creuse-t-il la dépendance au franc CFA ?
Industrialisation ou endettement : le dilemme
Romuald Wadagni interroge le modèle de financement par la dette souveraine dans l'UEMOA
Industrialisation vs Endettement
« Sans transformation productive, chaque nouvel emprunt risque de creuser la dépendance au franc CFA »
L'endettement souverain peut-il financer une industrialisation durable, ou creuse-t-il la dépendance au franc CFA ?
La zone UEMOA cumule un déficit d'infrastructures de 118 milliards $ et une inflation à 15,7 %. Les euro-obligations se multiplient depuis 2020, mais sans transformation productive, le risque d'un endettement sans industrialisation grandit.
La retraite stratégique d'Afreximbank, qui s'est tenue du 13 au 14 juillet 2026 à Abidjan, a offert une tribune rare à Romuald Wadagni. L'ancien argentier béninois, aujourd'hui président, y a partagé son analyse des échecs de l'industrialisation en Afrique de l'Ouest. Son intervention, au premier panel, a directement interrogé le modèle de financement par la dette souveraine, dominant depuis une décennie dans l'UEMOA.
Un modèle de dette sous pression
Depuis 2020, les émissions d'euro-obligations des pays de l'UEMOA se sont multipliées, tirées par le Bénin, la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Mais la hausse des taux d'intérêt mondiaux et l'inflation régionale (15,7 % en avril 2026) ont alourdi le service de la dette. Le rapport de l'Infrastructure Consortium for Africa, cité en mai, chiffrait le déficit d'infrastructures à 118 milliards de dollars, un gouffre que les emprunts ne comblent qu'à la marge. Wadagni a rappelé que sans transformation productive, chaque nouvel emprunt risque de fragiliser la balance des paiements et, in fine, la parité du franc CFA.
Le dilemme de la politique monétaire
La BCEAO se trouve dans une position inconfortable. Pour défendre le franc CFA, elle doit maintenir des réserves de change suffisantes, ce qui limite sa capacité à baisser les taux directeurs. Or, des taux élevés freinent le crédit au secteur privé, pourtant indispensable à l'industrialisation. L'inflation, elle, érode le pouvoir d'achat et complique la compétitivité. L'appel de Wadagni à une industrialisation financée par une dette « intelligente » – ciblée sur les secteurs exportateurs – propose une sortie de cette quadrature.
Le précédent nigérian
Le relèvement de la note souveraine du Nigeria par S&P en mai 2026, à « B » avec perspective stable, offre un contrepoint instructif. Abuja a misé sur des réformes structurelles (suppression des subventions, unification du taux de change) pour attirer les investisseurs. Si le Nigeria ne fait pas partie de l'UEMOA, son succès relatif montre que les marchés financiers récompensent une stratégie de transformation économique. Pour les pays CFA, cela implique de dépasser la simple discipline budgétaire et d'intégrer une vision industrielle dans leur programmation d'émissions obligataires.
Le risque de la fragmentation
Toutefois, l'industrialisation ne se décrète pas. L'UEMOA pâtit de faibles intégrations régionales : les chaînes de valeur transfrontalières restent embryonnaires, et les infrastructures énergétiques et logistiques sont insuffisantes. Wadagni a insisté sur la nécessité de projets régionaux, seuls capables d'atteindre une masse critique. Sans cela, les euro-obligations risquent de financer des « éléphants blancs » plutôt qu'un tissu productif viable.
Implications pour le franc CFA
À terme, le pari de Wadagni est celui d'un cercle vertueux : une industrialisation générant des exportations et des recettes fiscales, qui à leur tour consolideraient les réserves de change et la crédibilité du franc CFA. Mais à court terme, la pression sur les taux d'intérêt et la nécessité de rembourser la dette existante pourraient entraîner une contraction du crédit. Les banques commerciales, déjà prudentes, risquent de durcir leurs conditions d'octroi, pesant sur les PME.
La BCEAO observe ces évolutions avec attention. Son rôle de prêteur en dernier ressort est limité par les règles de la zone franc. Une hausse des défauts souverains, bien que peu probable à ce stade, serait un choc systémique. Le discours de Wadagni est donc aussi un appel à une gestion plus fine de la liquidité régionale, peut-être via une révision du mécanisme de compte d'opérations.
Cette intervention à Afreximbank marque un tournant dans le débat sur la dette en Afrique de l'Ouest : elle relie explicitement la soutenabilité de l'endettement à la transformation productive. L'UEMOA est à la croisée des chemins – entre le maintien d'un modèle de financement par la dette, qui a montré ses limites, et l'émergence d'une stratégie industrielle coordonnée. Reste à savoir si les gouvernements et les banquiers centraux sauront traduire ces paroles en actions, dans un contexte régional marqué par des disparités politiques et économiques croissantes.
Données de référence : Inflation : 1.1% (FMI) · Inflation : 1.1% (FMI)