Le 5 juin 2026, le Sénégal a levé 92,5 milliards de FCFA sur le marché financier de l’UEMOA, dépassant de 2,5 milliards son objectif initial de 90 milliards. Une opération qui semble un succès, mais dont les rendements élevés – jusqu’à 7,98 % sur trois ans – traduisent les préoccupations des investisseurs face à la détérioration des finances publiques sénégalaises. Cette adjudication intervient alors que le programme de Bus Rapid Transit (BRT) de Dakar est en proie à des tensions sociales, symptôme d’une gestion budgétaire sous pression.

Infographie — Obligations souveraines

Une adjudication en apparence réussie

La Direction générale de la comptabilité publique et du Trésor (DGCPT) a encaissé 92,505 milliards FCFA, grâce à une émission simultanée de bons du Trésor à 364 jours et d’obligations assimilables à 3, 5 et 7 ans. Les soumissions globales des investisseurs ont atteint 96,505 milliards, soit un taux de couverture de 107,23 %, et le taux d’absorption de 95,86 % indique une forte demande. Pourtant, les rendements consentis – 7,40 % pour les bons, 7,98 % pour les obligations à 3 ans, 7,83 % pour 5 ans et 7,79 % pour 7 ans – sont nettement supérieurs à ce que le Sénégal pouvait obtenir il y a quelques années. Ce niveau de rémunération reflète la perception d’un risque accru par les investisseurs.

Le contexte fiscal : des recettes insuffisantes face aux dépenses

Cette levée de fonds vise à financer les besoins budgétaires de l’État sénégalais, mais elle intervient dans un climat de tensions sur les recettes publiques. Les projets d’infrastructure – comme le BRT de Dakar, dont la mise en œuvre est ralentie par des contestations sociales à Guédiawaye – pèsent sur les dépenses, tandis que les recettes fiscales peinent à suivre. Le Fonds monétaire international (FMI) avait déjà alerté en 2025 sur le creusement du déficit budgétaire, qui a dépassé 5 % du PIB. Le Sénégal doit donc emprunter davantage, mais à des conditions moins favorables.

La courbe des rendements : une préférence pour le court terme

Fait notable, le rendement le plus élevé (7,98 %) concerne les obligations à 3 ans, et non les plus longues. Ce phénomène traduit une exigence de prime de risque accrue pour cette maturité, jugée trop incertaine par les investisseurs. En revanche, les titres à 7 ans offrent 7,79 %, soit 19 points de base de moins, ce qui suggère une confiance relative dans la capacité de remboursement à long terme – peut-être liée aux perspectives des hydrocarbures (projet Grand Tortue Ahmeyim). Mais cette confiance reste fragile.

Une composition d’investisseurs révélatrice

Les souscripteurs sont majoritairement sénégalais, notamment sur les lignes obligataires à 3 et 7 ans. Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire apparaissent aussi, avec des préférences distinctes : les Ivoiriens se sont tournés vers le court terme, signe d’une prudence régionale. Cette répartition montre que le marché obligataire de l’UEMOA reste un bassin de liquidités essentiel pour les États, mais que la demande est de plus en plus sélective.

Une dynamique régionale contrastée

Ce succès d’émission contraste avec les difficultés d’autres économies de la zone. Le Ghana, hors UEMOA, peine à accéder aux marchés internationaux, tandis que la Côte d’Ivoire renforce sa lutte contre le blanchiment de capitaux pour rassurer les créanciers. Dans ce paysage, le Sénégal conserve un accès au marché régional, mais le coût de sa dette augmente. La médiocrité des recettes publiques – liée à une croissance atone et à des secteurs informels – réduit sa marge de manœuvre.

Cette adjudication réussie mais coûteuse illustre le dilemme des États ouest-africains : fidéliser les investisseurs exige de leur offrir des rendements élevés, ce qui alourdit le service de la dette. Pour le Sénégal, la question reste de savoir si l’exploitation future du gaz pourra inverser la spirale ou si les pressions budgétaires imposeront des réformes structurelles plus profondes.

Données de référence : Croissance du PIB réel : 7.9% (FMI)